Catch

Nuances de gris

Plus un méchant est réussi et plus le film le sera.
Alfred Hitchcock

 

L’une des choses que l’on aime le moins, dans la WWE actuelle, c’est le sempiternel manichéisme qui voit des gentils héroïques et sans faille opposés à des méchants fourbes et dépourvus de toute humanité. Ca tombe bien, les événements de ces dernières semaines ont battu en brèche cette distinction primitive.

 

 


Hé mais je te reconnais! C’est toi qui m’as dealé de l’aspirine en poudre en la faisant passer pour un gramme de coke!

 

 

Décryptonite: nuances de gris

 

On radote sans doute un peu, puisqu’on en avait déjà fait nos gorges chaudes dans un article applaudissant la contamination des Faces, mais c’est un élément essentiel à nos yeux: les storylines étant la base du catch, on a souvent fait la grimace devant des histoires mettant aux prises des Bons Glorieux et des Vilains Ignobles. Si une telle vision du monde est sans doute appropriée pour de jeunes enfants, les vieux ados que nous sommes, élevés au culte de l’anti-héros eastwoodien et du salaud malgré lui scorsesien (pour rester dans le paradigme cinématographique impulsé par notre citation inaugurale) n’y trouvions guère notre compte. Bon ou méchant, ordure ou saint, c’est avant tout une question de perspective. Et voir un Randy Orton combiner toutes les tares du monde (lâcheté, mégalomanie, manipulation, absence de scrupules) tandis qu’un John Cena incarnait concomitamment la bravoure, la sincérité et le dévouement nous lassait prodigieusement. Si encore seuls le super-heel et le super-héros étaient affublés de ces caractéristiques extrêmes, on aurait pu s’en accommoder; mais, trop souvent, tous les heels se comportaient comme les pires raclures de la Terre, tandis que tous les faces semblaient sortir du manuel du parfait boy-scout.

 

 


Où trouve-je la source de mon héroïsme? Mais dans ton cœur, cher public. Dans ton cœur.

 

 

C’est pourquoi les derniers développements nous ont remplis de joie. Certes, on est encore loin de cette WWE plus adulte (au sens plus mature, plus nuancée dans la psychologie des personnages; pas nécessairement plus explicitement sexuelle ou plus violente) que l’on adorerait voir. Mais on a assisté à plus qu’un frémissement: peut-être le début d’une vague de fond. En tout cas, on peut toujours l’espérer.

 

 


Ouais, comme moi je peux espérer un push.

 

 

L’alternative entre le Bien total et le Mal absolu était tellement prégnante jusqu’à il y a peu que les moindres altérations de ce monde idéal sont pour nous matière à satisfaction. Dès lors qu’un face se conduit avec vice et morgue, dès lors qu’un heel est dépeint comme un humain normal répondant à des réflexions cohérentes et non à un obscur appel destructeur, le manichéisme s’ébrèche et la vraie vie, avec toute sa complexité, s’insinue dans les failles ainsi créées. Voici un rapide rappel, sans doute non exhaustif, des récents indices d’une plus grande complexification de la WWE:

 

– Il y a quelques semaines, à Smackdown, lors d’un combat entre les Cryme Tyme et la Hart Foundation, le face JTG, alors qu’il n’était pas l’homme légal, a attaqué dans le dos de l’arbitre le heel Tyson Kidd, permettant à son équipe de l’emporter. Fait remarquable, cette intervention de JTG ne s’est pas produite dans l’un de ces moments de folie où tout le monde déboule sur le ring au grand dam d’un arbitre dépassé, mais à un moment où le combat se passait encore dans les règles.

 

– Ces mêmes Cryme Tyme, quoique faces, passent leur temps à humilier sans pitié le malheureux Jesse, ces épisodes étant d’autant plus à leur désavantage moral que Jesse est un gars particulièrement malingre. Toutes les anciennes victimes désignées des cours d’école se retrouvent sans doute dans son calvaire hebdomadaire infligé par les grands costauds super cool (et qui en plus se baladent avec la plus belle fille du bahut). Non, c’est pas du vécu, c’est juste qu’on a récemment vu Les Beaux Gosses.

 

 


Hé puceau, c’est pas parce que je te fais fais faire mes devoirs et que je bouffe ton pique-nique qu’on est potes, hein. T’avise pas de me parler en public, sinon je t’éclate.

 

 

– Layla, heel particulièrement teigneuse, s’est retrouvée le temps d’un soir dans la peau d’une face jouant à fond la carte de la proximité avec le public. Certes, c’était à Miami, ville où elle a longtemps officié en tant que cheerleader de l’équipe de basket locale… mais cette métamorphose ne s’est pas produite dans un house show, mais bel et bien dans un Smackdown diffusé dans tout le pays (et au-delà).

 

 


Et en plus, y avait son Bisounours apprivoisé dans le public.

 

 

– Maria, face depuis longtemps, fraye depuis quelques semaines avec le heel Ziggler, sans que le catch ultra heelesque de ce dernier ne lui cause le moindre souci moral.

 

 


Oh! Dolph vient d’arracher la jugulaire de Mysterio avec ses dents! J’espère qu’il n’a pas attrapé de microbes!

 

 

 

– Maryse, archétype de la heelasse arrogante, a subi une agression verbale violente de la part du Miz, si bien que seul un sans cœur complet peut ne pas avoir ressenti un minimum de sympathie pour elle à l’issue de cette séquence, un comble.

 

 


Tain mais même le Big Show a des nichons plus fermes que les tiens!

 

 

– Le heel Chavo Guerrero est soumis à des humiliations si dégradantes semaine après semaine (cette fois, il a catché à l’aveugle) face au nain des enfers que là aussi, il suscite la pitié bien plus que la joie de le voir vaincu.

 

 


Vraiment terribles, les humiliations infligées par les matons à Abou Ghraïb.

 

 

– Le soir où le nabot Seth Green s’est retrouvé à Raw et s’est bombardé dans un match à six face à la Legacy, ses partenaires, les super faces HHH et Cena, discutaient de la meilleure manière de lui épargner les affres d’une punition infligée par Orton et ses sbires, quand Cena, sortant un instant de son insupportable personnage « Hustle, Loyalty, Respect », a haussé les épaules et dit à Triple H: « Laisse tomber, de toute manière on sait très bien qu’il se fera tuer » avant de se barrer. Bien sûr, c’était un trait d’esprit destiné uniquement à faire rire, mais concernant l’immaculé Cena, le moindre écart, aussi minime soit-il, représente une grande bouffée d’air frais. Enfin, le moindre écart dont nous soyons au courant, bien sûr.

 

 


– Hé les filles, qui c’est qui vient de me mettre la main aux fesses?
– Pas moi.
– Pas moi.
– Pas moi.
– Bwahaha, you can’t see me!

 

 

– Dimanche soir, à la fin de Night of Champions, les heels Rhodes et DiBiase, interrogés sur leurs sentiments à l’issue d’une soirée qui les avait vus perdre leur combat de championnat mais secourir Orton, ont expliqué qu’il leur importait peu de ne pas avoir gagné les ceintures par équipes, et que l’essentiel était que leur pote Randy soit toujours champion. On peut y voir une servilité confinant à la débilité; mais il est également permis d’interpréter ces déclarations comme des manifestations d’un dévouement amical d’autant plus remarquable qu’il est normalement propre aux faces, et non à ces raclures de heels, toujours prompts à se bouffer la gueule. Et si la Legacy, finalement, c’était une grande histoire d’amitié?

 

 


– Ted, j’ai l’impression que je me suis fracturé la nuque…
– Pas grave Cody, je viens d’avoir Randy au téléphone, et il est super content, il a retrouvé son chargeur de portable!
– C’est vrai? Génial, je me sens tout de suite mieux!

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– D’autres événements récents, comme la prise de tête entre Ted DiBiase Sr et Jr, la discussion MVP/Swagger (dont nous avions longuement parlé ici) ou encore la justesse de certaines promos du Miz sur Cena, vont dans le même sens. Mais évidemment, la storyline la plus frappante de ce point de vue, c’est celle qui voit le tenant d’un mode de vie sain jouer le heel tandis qu’un type connu pour son goût pour l’alcool et la drogue est son adversaire face.

 

 


– Tain Dany, t’as vu, ils parlent de nous aux Cahiers du Catch! C’est la gloire!
– Ah ouais, t’es vraiment un gros mytho, toi.

 

 

L’implosion du manichéisme à laquelle nous assistons en ce moment a été rendue possible par la lente transition de Punk de face à heel. Alors que la plupart des turns récents se sont faits pratiquement sans explication (Charlie Haas, Khali, MVP, Mark Henry), celui de Punk passe par une longue phase en mode tweener, phase qui n’est d’ailleurs pas totalement achevée à ce jour. Cette histoire a été brillamment menée, puisque c’est en restant le même personnage que Punk s’est transformé de favori de la foule en salaud honni. Le plus fort, et le plus subversif, dans cette histoire, c’est que pour la première fois, la WWE laisse Punk parler aussi longtemps et de manière aussi détaillée du mode de vie Straightedge. Or ce mode de vie – pas de tabac, pas d’alcool, pas de drogue, pas de sexe débridé – correspond parfaitement au discours moral rigoriste de l’Amérique conservatrice, même s’il n’en est pas issu et s’il est claironné par un gars tatoué de partout qui écoute du punk hardcore.

 

 


Et même si à seulement 30 ans et malgré ce mode de vie ultra-sain, Punk a une tête de clodo alcoolique fini.

 

 

Quand on sait que CM Punk ne se contente pas de jouer un personnage Straightedge, mais le vit réellement (l’homme CM Punk, Phil Brooks dans le civil, est un adepte convaincu), on se dit que la WWE, dont les articles de l’ami Reune nous ont par ailleurs rappelé les penchants traditionalistes, aurait pu facilement le garder en face sermonneur pour l’éternité. Après tout, la WWE ne se veut-elle pas entreprise citoyenne, qui promeut diverses opérations de charité auprès de la société civile (il suffit d’aller sur son site pour découvrir ses athlètes appelant les électeurs à aller voter, assistant à des cours d’école dans des quartiers difficiles ou rendant visite à des enfants handicapés)?

 

 


On t’avait prévenu gamin: don’t try this at home!

 

 

Son aspect kid-friendly ne fait-il pas naturellement de la WWE une machine à multiplier les appels un peu gnangnan à lutter contre la drogue? Et pourtant, les scripteurs ont osé heeliser Punk, qui aurait tout du genre idéal s’il se coupait les cheveux et portait des chemises à manches longues, et l’opposer au face Hardy, dont ils ont décidé de mettre en avant les suspensions pour violation de la fameuse « Wellness Policy »!

 

 


– Pourquoi tu me regardes comme ça? Me dis pas que je me suis encore endormi chez le tatoueur!

 

 

Il est possible que cette storyline soit une fine technique permettant de préparer les masses à l’imminent départ de Jeff de la WWE. Selon une théorie en vogue et qui nous semble fort séduisante, les têtes pensantes de Stamford auraient estimé contre-productif de faire opérer en catastrophe un heel turn à l’un des plus gros vendeurs de la Fédération. Du coup, on garde Jeff en face jusqu’à la fin de son contrat (probablement jusqu’après Summerslam, qui aura lieu le 23 août prochain), mais on rappelle subtilement à la foule que ce n’est pas exactement le genre de gars avec lesquels vous auriez envie que votre gamin de 15 ans aille faire la bringue. La sidérante promo de CM Punk lors de Night Of Champions va dans ce sens, puisque le Straightedge n’a pas hésité à apostropher les parents des fans de Jeff, et à pointer du doigt leur irresponsabilité sur le thème « c’est ça le modèle que vous donnez à vos gosses, vraiment? »

 

 


– Dis donc, toi tes parents ils te donnent Jeff Hardy en exemple?
– Non, c’est mon choix personnel. Eux ils sont plutôt branchés Charles Manson.

 

 

Pour reprendre les termes de Hitchcock, le méchant est très réussi, et donc le film l’est aussi. Punk, à la différence d’un Jericho, n’affiche pas son mépris envers le public: bien pis, il le prend en pitié, et l’appelle à se sauver tant qu’il est encore temps. Surtout, ses arguments ne sont pas aussi abscons que ceux de Jericho (le public qui se rend dans les salles américaines connaît peut-être la signification du terme « hypocrite », mais on ne miserait pas sur sa compréhension de tirades du genre « Vous n’êtes que des Pharisiens complaisants engoncés dans une obséquiosité gélatineuse à l’égard de vos prétendus hérauts ») et touchent juste: oui, boire et fumer, c’est mal, et se droguer, ouh là là. Sauf que cette pitié qui émane de Punk est de plus en plus hautaine, et le fameux « Straightedge means that I’m better than you » du temps de son passage à Ring of Honor va probablement bientôt ressortir. D’où la rage du public, démultipliée par le fait que Punk s’en prend à Jeff, qui incarne donc la liberté, la révolte, et ainsi de suite.

 

 


On reconnaît les fans de Jeff Hardy aux brassières qui leur permettent de cacher les traces de piqûres de seringue sur leurs bras.

 

 

C’est ici que la storyline est obligée de freiner sec: Jeff ne peut pas envoyer chier Punk en lui disant « ouais j’adore me déchirer la gueule avec tout ce qui me passe sous la main, et alors? ». La WWE flirte avec la transgression réelle que serait un appel à se droguer (a fortiori prononcé par un face aussi populaire que Hardy, un catcheur auquel une partie du jeune public voue un culte quasi hystérique) mais sans jamais franchir la ligne jaune. Du coup, face aux diatribes de Punk, Jeff demeure essentiellement muet, se contentant d’un piteux « Tout le monde fait des erreurs » qui manque singulièrement de souffle et semble donner raison à son adversaire. C’est la limite, à notre sens infranchissable, de cette storyline qui est déjà allée beaucoup plus loin qu’on l’aurait cru possible, et qui devrait culminer dans un match « Loser leaves WWE » à Summerslam. Punk le gagnera en trichant comme le pire des Orton, et sera donc considéré comme le responsable du renvoi de Jeff de la WWE, ce qui assoira encore plus son statut de top-heel. Espérons en tout cas que la tendance globale à la complexification des storylines que nous croyons discerner ces derniers temps se prolongera et se confirmera dans les semaines et les mois à venir: comme disait Jojo le poivrot au Balto l’autre soir à deux heures du mat, dans la vie il n’y a pas de blanc ou de noir, seulement des nuances de gris.

 

 


Quand on prend trop d’acides, on peint des pancartes psychédéliques.

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