Catch

Plus c’est long, plus c’est bon

La statistique est la première des sciences inexactes.

Edmond et Jules Goncourt

 

Voilà des années que les fans de catch de la première heure se lamentent: les titres à la WWE sont décrédibilisés par leurs changements de mains incessants, et la propension de la Fédération à souligner le nombre de règnes de ses champions dresse un tableau trompeur, qui tend à conférer plus de prestige à un catcheur ayant eu plusieurs runs courts qu'à un autre en ayant eu un seul, mais long. Il est temps de réparer cette injustice, en sortant les calculettes!

 

 

John Cena a été champion du monde 1052 jours. Et 1052, c'est 1 + 1 + 1 + 1 + 1… (ad lib)

 

 

Les champions du monde à la WWE, l'autre classement

 

 

Un petit tableau d'ensemble pour commencer. Le titre de Champion WWE existe depuis 1963 (sa dénomination ayant naturellement évolué avec celle de la fédé, qui s'est appelée WWWF puis WWF puis WWE). Le titre World Heavyweight, au prestige égal, a été créé en 2002. A partir de ce moment-là, il y a eu deux champions d'égale stature à la WWE. Un peu en-dessous, il y a le Championnat Intercontinental (créé en 1979) et le Championnat US (instauré en 1975). Puis les titres de champions par équipe, dont l'unification remonte à 2009. Enfin, chez les filles, le titre a été réunifié il y a quelques jours, à Night of Champions.

 

 

Comme on le voit, le design des ceintures évolue plus rapidement que celui des slips.

 

 

De nombreuses autres ceintures ont existé à la WWE (Cruiserweight, European, Hardcore et bien sûr ECW). Il serait fastidieux de narrer l'histoire de chacune d'entre elles, tant celle-ci est complexe, entre inventions dans d'autres fédérations, reprise par la mafia McMahon, disparitions, réapparitions… Ce n'est de toute façon pas l'objet de ce papier, qui vise à établir un classement des catcheurs en activité sur la foi de la durée de leurs règnes, et non du nombre desdits règnes – une idée née du récent papier de Gib sur le buildup de Night of Champions et du long commentaire qu'y a apporté Dauntless.

 

 

Comme ça aussi, je suis en tête du classement? Bon alors ça va.

 

 

On cumule habituellement les titres WWE et WHC pour parler de "règnes de champion du monde" d'un catcheur donné. Pendant un temps, le titre ECW fut également considéré comme tel, mais il semble désormais communément admis qu'il n'émarge pas à la même catégorie. Ainsi, quand Kane est devenu champion WHC il y a quelques semaines, ce règne a été présenté comme le second de sa carrière, venant après son éphémère Championnat WWE de 1998. Son titre de champion ECW (2008) n'est pas entré en ligne de compte. Hé ouais, le défunt ECW Championship relevait davantage des titres secondaires que sont le championnat Intercontinental et celui des Etats-Unis que du prestige du Championnat du monde.

 

 

It's a fucking disgrace!

 

 

Le recordman toutes catégories de titres de champion du monde reconnus par la WWE est Ric Flair, qui pointe à 16 (et devrait en rester là), mais le décompte est particulier dans son cas puisqu'il n'a gagné que 2 de ces ceintures à la WWE (WWF à l'époque). Suivent tout un tas de stars aux succès plus récents, à commencer par Triple H, qui en est à 13.

 

 

Du haut de ce ring, 29 règnes vous contemplent.

 

 

L'époque, on l'a dit, est aux règnes courts, fréquence des PPV oblige. Il n'est pas rare que lors d'une feud au sommet, les belligérants échangent plusieurs fois le titre entre eux, augmentant ainsi le nombre de runs. De plus, il est devenu assez fréquent, à la WWE, de sacrer de nouveaux champions du monde histoire d'asseoir leur statut de main-eventer (Batista 2005) ou de prendre date pour l'avenir (Swagger 2010). Depuis l'invention du WHC en 2002, ce sont 16 stars qui ont dépucelé leur palmarès à ce niveau, soit deux par an en moyenne.

 

 

Seize pauvres taches me sont passés devant, bordel. Ca me dégoûte. La WWE ne me mérite pas.

 

 

Il n'en a pas toujours été ainsi, bien entendu. Le légendaire Bruno Sammartino n'a été champion que deux fois, mais son premier règne a duré plus de sept ans et demi, et le second trois ans et demi! En durée cumulée, il écrase toute concurrence: 4040 jours, contre 2081 au deuxième du classement, Hulk Hogan. En nombre de règnes, en revanche, Sammartino est dépassé par quinze catcheurs, ce qui évidemment ne reflète pas la réalité du prestige de "The Italian Superman".

 

 

La vittoria e mia, stronzo.

 

 

Jusqu'au début des années 1990, les longs règnes sont monnaie courante. Ces règnes sont presque toujours le fait de super-faces, qui déjouent courageusement toutes les avanies des heels. Résultat: certaines grandes stars des années 1980, comme Ted DiBiase, Roddy Piper, Ricky Steamboat, Jimmy Snuka ou Jake "The Snake" Roberts n'ont jamais été champions du monde, Hulkamania oblige. Si les mêmes pratiques qu'aujourd'hui avaient été en vigueur en leur temps, nul doute que ces main-eventers accomplis auraient tous de nombreux championnats du monde à leur palmarès. Même l'iconique André le Géant n'a été champion du monde qu'une seule fois… et pour près d'une demie-heure.

 

 

Bon ben j'ai essayé cette ceinture et c'est pas à ma taille. Quelqu'un en veut où je la balance à la poubelle?

 

 

Entre la création du titre en 1963 et l'accession à la plus haute marche de Sgt Slaughter en 1991, donc en 28 ans, le titre WWE a changé de mains 14 fois. Depuis, en 19 ans, il y a eu 86 règnes de plus. Moyenne sur les années 1963-1991: 0,5 nouveaux règnes par an. Moyenne sur 1991-2010: 4,5. Rien qu'en 2009, il y a eu 10 règnes différents! Et déjà 5 en 2010. Le titre WHC, créé en 2002, a changé de mains encore plus souvent: 38 règnes en 8 ans, soit 4,75 par an. Et on note là aussi une accélération ces temps derniers: depuis mars 2008, il y a eu 18 règnes différents, soit un rythme de 7,2 par an. Ajoutés l'un à l'autre, le WWE et le WHC ont connu 18 règnes sur la seule année 2009.

 

 

Bon, chef, passez-le au suivant, il me brûle les mains ce truc.

 

 

Comparer les catcheurs d'aujourd'hui et d'hier sur la base d'un critère comme le nombre de titres de champion du monde ne sert donc pas à grand-chose, tant le rapport aux ceintures a évolué. Il n'empêche qu'il est possible d'obtenir une vision plus nette de la réalité du booking actuel en se penchant sur la durée des runs actuels. L'intuition dit, ici aussi, une telle approche permettrait de rééquilibrer une hiérarchie insatisfaisante si l'on ne se base que sur le nombre de titres accumulés par les uns et les autres.

 

La hiérarchie actuellement en vigueur pour les catcheurs en activité à la WWE (auxquels on a ajouté les jeunes retraités Batista et Michaels, de même que le récent transfuge Jeff Hardy), la voici: en cumulant les titres de champion WWE et WHC, ils se classent de cette manière:

 

1) Triple H, 13

2) Edge, John Cena, 9

4) Undertaker, Randy Orton, 7

6) Chris Jericho, Batista 6

8) Shawn Michaels, Big Show, 4

9) CM Punk, 3

10) Rey Mysterio, Sheamus, Kane, 2

13) The Great Khali, Jack Swagger, 1

 

A noter que dans cette liste, seuls Jericho et le Big Show n'ont pas gagné tous leurs titres à la WWE, puisqu'ils ont été tous deux deux fois Champion WCW (titres dont la WWE tient officiellement compte, à l'inverse par exemple des règnes TNA d'un Christian).

 

Voici à présent la hiérarchie telle que nous aimerions la voir présentée, en jours de règne plutôt qu'en nombre de règnes: Et pour mettre en évidence le rapport entre la durée et la portée du règne, on ajoute le nombre de jours moyen qu'a duré chaque run.

 

1) Triple H (champion pendant 1155 jours / règne moyen: 88 jours)

2) Cena (1052 / 119)

3) Batista (543 / 90)

4) Undertaker (445 / 63,5)

5) Edge (434 / 48)

6) Michaels (424 / 106)

7) Orton (390, en cours / 56)

8) Jericho (204 en quatre règnes à la WWE / 51)

9) Sheamus (161 / 80)

10) CM Punk (160 / 53)

11) Mysterio (140 / 70)

12) Swagger (82 / 82)

13) Big Show (78 en deux règnes à la WWE / 39)

14) Kane (68, en cours / 34)

15) Khali (61 / 61)

16) Hardy (28 / 14)

 

 

Certes, pour que ces chiffres soient encore plus parlants, il aurait peut-être fallu démarrer le décompte de la durée des règnes de champion WWE au moment du dédoublement des titres, en septembre 2002. Car il est permis d'estimer qu'il était plus prestigieux d'être le champion unique de la fédération avant 2002 que de n'être que l'un des deux champions en exercice, comme c'est le cas depuis. Mais ça ne change pas grand-chose: la plupart des catcheurs cités ci-dessus n'ont commencé à gagner des titres qu'après 2002.

 

La liste présentée ainsi est de toute façon instructive à plusieurs égards. Si elle confirme la suprématie de Triple H, elle met aussi en évidence le rôle éminent de John Cena, qui n'est plus très loin de la durée cumulée des règnes de Hunter, alors qu'il a commencé 7 ans après lui et qu'il est beaucoup plus jeune.

 

 

– Je te préviens petit con: si tu te mets en tête de faire mieux que moi, tu te retrouveras fissa cuistot dans un restau d'entreprise du Minnesota, c'est moi qui te le dis.

– Ecoute-le, John. Il plaisante pas.

 

 

De même, on découvre qu'Edge a été plus souvent qu'à son tour un champion de transition: lui qui détient autant de titres que Cena a été champion deux fois et demi moins longtemps. L'image globale d'Edge semble refléter cet état de fait: dans l'imagerie collective, il est rarement mis tout à fait sur le même plan que Cena, Triple H, Shawn Michaels et même Orton ou Batista. Le fait que tous ses règnes aient souvent été très courts y est sans doute pour quelque chose. Sur ses neuf règnes, le plus long a duré 105 jours, soit trois mois et demi. Tous les autres ont été des règnes de passage. Ils ont duré en moyenne 48 jours, contre 119 pour Cena (et même 131 si l'on met de côté son "règne" de deux minutes en février dernier, entre sa victoire à Elimination Chamber et sa défaite immédiatement après contre Batista).

 

 

– Avoir des règnes longs, c'est facile, Edge! Il faut seulement être courageux, honnête et dévoué au WWE Universe!

Et en plus, il se fout de ma gueule…

 

 

La liste par durée de règnes illustre d'autres réalités. D'abord, le fait que l'Undertaker bénéficie d'une aura qui dépasse largement les championnats. Pour une icône de son ampleur, 445 jours en 19 ans de carrière, ce n'est pas énorme, loin de là. Il n'a d'ailleurs pas touché à un titre de champion du monde de 1991 à 1997, puis de 2002 à 2007. Le plus étrange, c'est qu'il a effectué la moitié de ses 445 jours en tant que champion depuis 2007, soit à une période où il était déjà devenu depuis longtemps une légende ambulante n'ayant a priori aucun besoin de la ceinture. Son image est d'ailleurs assez largement déconnectée des titres: quand on repense à sa carrière, on pense à la streak, à ses matchs contre Kane ou contre Mankind, et aucun de ses runs de champion n'a réellement marqué les esprits.

 

 

Bah, ça fera toujours un collier sympa pour Cerbère.

 

 

Ne vous en faites pas, je ne vais pas développer tout ce que cette formidable liste nous apprend sur chacun des catcheurs. Notons tout juste qu'elle confirme que la WWE ne fait historiquement guère confiance aux vétérans Kane, Big Show et Mysterio, qui présentent aussi la caractéristique d'être over sans nécessiter le titre, qui ne leur est octroyé que de façon exceptionnelle, pour renforcer la portée d'une feud (comme la storyline actuelle de Kane ou le second run de Rey, destiné à donner plus de répercussion au cash-in de ce même Kane, son premier run ayant tenu avant tout de l'exploitation de l'émotion suscitée par la mort d'Eddie Guerrero).

 

 

– Pas trop frustré de ne pas être champion plus souvent, Rey?

– Si, Josh, terriblement! Voyez-vous, quand je suis champion, les ventes de mes masques augmentent significativement, et comme je perçois un pourcentage sur mon merchandising, je palpe, mais quelque chose de grave! Vous comprenez maintenant pourquoi je tiens tant à ce titre!

 

 

Batista, au contraire, aura lui aussi eu des règnes très longs, de même que Triple H et Shawn Michaels dix ans plus tôt. Il me semble que ce sont ces règnes longs qui peuvent asseoir une vraie légitimité de grosse star (même si le contre-exemple JBL, champion une seule fois, mais pendant 280 jours, montre que la corrélation n'est pas automatique), et je ne serais pas surpris si le règne actuel d'Orton durait longtemps, étant donné que Vince a l'air très décidé à méchamment miser sur lui. Voilà deux ans qu'on n'a plus eu un règne réellement long. Entre septembre 2006 et novembre 2008, le titre WWE a connu sa dernière période de longs runs: il y a eu trois règnes seulement sur ces deux années, partagés entre Cena (380 jours!), Orton (203) et Triple H (210). Depuis, on l'a dit, on se repasse le titre WWE comme une MST dans une colo de scouts. Quant au WHC, il faut, pour trouver une longue domination, remonter au règne de Batista en 2005, qui a duré 282 jours et ne s'est achevé que sur une blessure de l'Animal, sinon on y serait encore. En revanche, son dernier run n'a duré que 35 jours.

 

 

Probablement les meilleurs 35 jours de sa carrière, d'ailleurs.

 

 

Aujourd'hui, le moment semble propice pour un peu plus de stabilité, au moins du côté de l'un des deux grands titres. Certes, un règne de plus de 200 jours, c'est un règne qui survit à 6 ou 7 ppv, mais si le booking est bien fait et ne sombre pas dans une supermanerie répétitive, ça peut être grandiose. S'il est très peu probable que Kane garde son WHC encore très longtemps, la situation paraît idéale pour un nouvel Age of Orton. Le fait que Randy ait gardé des caractéristiques de heel peut aider à rendre ses défenses de titre en ppv intéressantes. Plusieurs mois d'Orton champion l'entérineraient définitivement comme un pilier de la WWE, et celui qui finira par lui piquer son titre aura ce jour-là un énorme "Moment".

 

 

Un peu de patience, jeune scarabée.

 

 

Quoi qu'il en soit, j'espère vous avoir convaincu que la durée des règnes est un élément au moins aussi important à prendre en compte que leur nombre, et il serait positif que la WWE le reconnaisse un de ces quatre et accorde à ces données un peu plus de place.

 

Dans l'idéal, on pourrait inventer une espèce de classement qui, pour prendre une analogie tennistique, serait au Powerslam ce que le classement ATP est à the Race. En établissant une corrélation entre le nombre d'années de carrière du catcheur et la durée de ses règnes, on aurait une idée de la domination des uns et des autres. On pourrait y ajouter un coefficient plus bas pour les titres mineurs, afin de ne pas les laisser dans le point mort de l'analyse. Mais bon, en attendant qu'un statisticien fou (autre que Spanish, qui a déjà assez à faire comme ça) s'empare de l'idée, j'espère que ce petit éclairage en aura intéressé certains. Quant aux autres, ceux qui perçoivent la vie comme un tourbillon d'émotions et non comme un empilement de réalités quantifiables, ils ont probablement lâché depuis un bon moment et sont allés batifoler dans les parcs. Les fous! Allez, on finit avec une spéciale dédicace à l'accident industriel du lot.

 

 

Booyaka, booyaka, 61!

18 commentaires

Copyright © 2011 — 2018 Kayfabe Media. Tout droits réservés.

En haut