Catch

Cachez ce Wrestling que je ne saurais voir

Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde.

Albert Camus

 

Ca vous a peut-être échappé, mais c’est désormais officiel: la World Wrestling Entertainment ne s’appelle plus ainsi. Eh non. Désireuse de planquer sous le tapis la réputation honteuse du Wrestling, la fédération de Stamford ne se dénommera plus que WWE à l’avenir, sans que le sigle soit explicité. C’est quoi ce délire?

 

 

This W stands for « What the fuck? »

 

 

Du nouveau nom de la WWE

 

Rétrospectivement, on ne peut que sourire en pensant au fameux procès qui, au début des années 2000, a opposé la compagnie de Vince McMahon, alors dénommée World Wrestling Federation (WWF), au World Wide Fund (WWF également), une sorte de SPA à l’échelle mondiale, autour du droit à l’utilisation du sigle commun à ces deux organisations a priori fort distinctes (quoique…). A l’issue de longues arguties juridiques, les amis des animaux l’emportèrent sur ceux de la souplesse arrière, et la WWF dut changer de nom. Vince opta pour WWE, remplaçant le F controversé de Federation par le E de Entertainment. On avait même eu droit à l’époque à une rigolote campagne « Get the F out » pour souligner le changement de nom. Dix ans plus tard, voilà que le big boss assume définitivement l’aspect « divertissement » de sa boîte, au point d’exiger qu’on ne s’y réfère plus, dans les médias, que sous le nom de WWE tout court.

 

 

Ca semble dingue aujourd’hui, mais fut un temps où McMahon s'est battu comme un beau diable pour conserver à sa boîte le nom de « Fédération de catch ».

 

 

Ce n’est pas la première fois qu’une compagnie modifie son nom ou, plutôt, demande à être désignée exclusivement par son sigle. L’exemple comparable le plus célèbre est celui de la chaîne de télévision MTV, originellement Music Television. S’éloignant progressivement de sa programmation d’abord exclusivement musicale, la chaîne réclamée par Dire Straits dans Money for Nothing (paie tes références de vieillard, je sais), qui se consacre de plus en plus à des contenus différents, dont la télé-réalité, veut désormais qu’on ne l’appelle plus que par ses initiales: depuis l’année dernière, elle a supprimé l’explicitation « Music Television » de son logo. C’est une évolution semblable qu’a connue la WWE, et qui a trouvé son aboutissement dans la récente décision de Vince McMahon.

 

 

Un point commun à MTV et la WWE s’est caché sur cette image, saurez-vous le retrouver?

 

 

Le communiqué officiel (lien dans l’intro ci-dessus) explique que le but de la manœuvre est, en premier lieu, d’étendre les activités de l’entreprise vers le domaine du divertissement. Concrètement, la fédération (enfin, heu, la compagnie, quoi) a l’intention de faire l’acquisition de diverses sociétés spécialisées dans le divertissement, tout en sous-traitant de plus en plus ses activités traditionnelles (au premier rang desquelles l’organisation de galas de catch). Bref, l’entreprise WWE va acheter des boîtes de production de films, des parcs d’attraction, des salles de spectacle, des majors du disque, etc. (je ne sais pas exactement ce qu’ils veulent acheter, mais c’est bien l’idée contenue dans « the active pursuit to acquire entertainment content companies »). Une extension qui va lui permettre de voguer ambitieusement vers un avenir radieux. Le catch ne sera plus que l’une de ses activités, parmi des tas d’autres. D’où l’abandon de toute référence explicite au « Wrestling » dans son nom.

 

 

Je comprends mieux le casting de Tough Enough, d’un coup.

 

 

Pas besoin d’être historien de la discipline pour savoir que depuis que Vince Jr. a dépoussiéré le catch dans les années 1980, l’ignoble sport a toujours été étroitement associé à l’entertainment au sens large. La Rock’n Wrestling Era, qui culmina avec les apparitions très hypées de Mr T. et de Cindy Lauper lors du premier Wrestlemania, posa les premiers jalons. Par la suite, de nombreuses vedettes de divers domaines (sport, musique, cinéma, télévision) sont apparues à la WWE, alléchées qui par les dollars de Vince, qui par l’occasion de se rappeler au bon souvenir du grand public, qui par une vraie passion pour le catch. Bon nombre de ces « stars » ont d’ailleurs été, suprême signe de reconnaissance, intronisées dans le Hall of Fame de la WWE — vous savez, cette institution qui compte dans ses rangs Pete Rose et Drew Carey, mais ni Bruno Sammartino ni Randy Savage.

 

 

Oui ben vous êtes bien gentils, mais la ménagère de moins de cinquante ans, c’est moi qui la fais fantasmer, pas vos Ritals que personne connaît, là.

 

 

Cette quête perpétuelle de rapprochement avec les autres sphères du divertissement a culminé en 2009 avec l’instauration du format « guest host » à Raw.  Si jusqu’alors les apparitions de vedettes étrangères au catch étaient régulières, mais relativement clairsemées dans le temps, le guest hosting allait sensiblement accélérer la cadence puisque, un an durant, chaque épisode de Raw fut « dirigé » par un invité d’honneur. Si quelques uns de ces guest hosts étaient d’anciens catcheurs, on vit surtout défiler d’authentiques étoiles du sport comme Shaquille O’Neal ou Floyd Mayweather (déjà auteur d’un match à Wrestlemania contre le Big Show en 2008), des chanteurs sur le retour (Ozzy Osbourne, Meatloaf, Flavor Flav), des acteurs de second voire de troisième ordre (Jeremy Piven, Don Johnson, William Shatner), des animateurs de télévision, des humoristes et même un homme politique en la personne du révérend Al Sharpton, liste loin d’être exhaustive.

 

 

Ils ont même eu Louis Chédid et Georges Moustaki!

 

 

Dans le même temps, la participation à Wrestlemania d’une célébrité est devenue un passage obligé. Snooki cette année, Mickey Rourke il y a deux ans, Floyd Mayweather il y a trois ans, Donald Trump l’année précédente… Sans même parler des nombreux plans sur les « stars » présentes lors de l’événement, dont certaines enregistrent parfois des vignettes avec des catcheurs (comme Snoop Dogg lors de la dernière édition en date).

 

 

– Hé mais que fais-tu, playa?

Je te vire de là, clown. T’as vendu des millions d’albums? Non? Alors bouge.

 

 

En sens inverse, les catcheurs prennent part plus souvent qu’à leur tour à de multiples émissions de télé-réalité et à divers jeux télévisés, squattent autant que faire se peut les plateaux des talk-shows, donnent le coup d’envoi de matchs de basket ou de base-ball, ne manquent pas une occasion faire un caméro dans un film hors WWE (comme Orton récemment) et ainsi de suite.

 

 

En préparant Dancing with the stars, Chris Jericho avait d’abord voulu présenter un pogo avec Slash et Dave Grohl en partenaires.

 

 

Enfin, il faut souligner que l’Entertainment prend une part de plus en plus grande dans les shows, même quand il n’y a pas de célébrités en vue. Qu’on se souvienne du Khali Kiss Cam, de la feud entre Chavo Guerrero et Hornswoggle, des concours de danse organisés de temps à autre à Raw ou à Smackdown… OK, nous dit en substance Vince McMahon, on va vous montrer du catch, mais on va aussi vous divertir, tenez, regardez, voilà notre nain domestique qui emmerde un présentateur télé, c’est pas rigolo, ça?

 

 

Humoooour!

 

 

Tout ce flirt poussé avec le divertissement au sens large est bien entendu le fruit d’une stratégie délibérée. Cette stratégie répond, me semble-t-il, à deux objectifs, un officiel et un autre plus officieux.

 

L’objectif officiel, c’est évidemment DE FAIRE DE LA THUNE. Comme stipulé dans le communiqué officiel, la WWE veut étendre ses tentacules au-delà du seul marché du catch. Il faut espérer pour le porte-monnaie de Vince qu’il sache miser sur les bons chevaux au moment d’acheter telle ou telle compagnie de divertissement. Il reste que, au cours des années à venir, le modèle économique ne va pas fondamentalement changer: la WWE va continuer de tirer l’immense majorité de ses ressources du catch. Et c’est bien de ce point de vue qu’il faut évidemment voir l’insistance sur l’Entertainment. Le but, c’est évidemment l’accroissement du nombre de suiveurs de la WWE.

 

Quand MVP apparaît à The View ou quand Miz et Morrison font les zouaves à Are you smarter than a 5th Grader?, de même que quand Bob Barker est convoqué à Raw ou quand Snooki fait des pirouettes à Mania, le calcul est clair et net: amener à la WWE des publics nouveaux, qui en sont théoriquement éloignés. Des publics qui, aguichés par un épisode concernant leur star favorite, devront ensuite être ferrés aussi bien par des matchs spectaculaires que par le Divertissement traditionnel à la sauce WWE. A une époque où, concurrence des MMA et accès aux shows sur le net obligent, les revenus générés par les ppv n’atteignent pas les sommets espérés, il est crucial pour Vince d’attirer dans ses filets toujours plus de suiveurs. Et, pour cela, il a opté pour l’enchevêtrement de la WWE et des autres domaines du divertissement. Etant donné que les fans du Shaq, de Snooki ou même de Bob Barker se comptent par millions, même une faible proportion de nouveaux convertis par la grâce de la participation de leurs idoles aux shows de la WWE revêt une importance considérable (merci à Silver de m’avoir rappelé cette simple réalité à un moment où je gueulais que l’insertion de Snooki dans la card de Wrestlemania ne ramènerait pas un kopeck dans les caisses de Vince).

 

 

Et en plus, après le show, elle a récupéré toutes les bières laissées par Steve Austin.

 

 

Certes, la place toujours plus grande faite au divertissement irrite bon nombre de vieux suiveurs. On entend notamment monter des grognements de plus en plus insistants du fond de l’Internet Wrestling Community, cette caisse de résonance des doléances des fans purs et durs: ils sont nombreux à souhaiter plus de catch et moins de temps dévolu aux célébrités de passage. L’expérience des guest hosts a d’ailleurs pris fin en partie à cause du rejet que bon nombre d’entre eux suscitaient auprès du public. Dans le même genre, on a pu constater que Snooki, bien que bookée Face à Wrestlemania, a été accueillie par une salve de sifflets digne de Vickie Guerrero. Et il est probable qu’une écrasante majorité des spectateurs de Mania aurait préféré voir Sheamus et Daniel Bryan s’en donner à cœur joie plutôt que d’assister aux sketchs de Snoop Dogg. Il n’est pratiquement pas une review de show sur les grands sites qui ne suscite, dans les commentaires, de promesses énervées du genre « Je regarde le catch depuis des années, mais là, c’en est trop, j’arrête »… sans qu’on puisse être certain, bien sûr, que ces menaces soient mises à exécution.

 

 

Et je serais pas étonné que bon nombre de ces posts prétendument signés de fans furieux soient en fait l’œuvre de catcheuses lassées d’être offertes en pâture à des guest hosts particulièrement libidineux.

 

 

Mais de ces récriminations, Vince n’a cure. Il estime, probablement à raison, qu’il dispose d’un public captif. La TNA et les fédérations étrangères ne représentent pas, à ses yeux, une concurrence suffisamment sérieuse pour qu’il prête une oreille très attentive aux vieux aigris. Ceux-ci ont de quoi satisfaire leur passion du Spinebuster grâce aux catcheurs de qualité qui sont toujours dans la place. Ils ont beau gueuler à cause de Snooki, ils regardent quand même son match parce qu’ils veulent voir Morrison et Ziggler enchaîner les contres.

 

La puissance financière et médiatique de la WWE lui permet de conserver ses stars (à l’inverse de l’époque de la grande WCW, nul risque de voir l’emblème de Stamford aller soudain cachetonner ailleurs); de faire signer les jeunes les plus prometteurs du circuit indépendant (CM Punk, Daniel Bryan, voire Sheamus ou Wade Barrett); de récupérer le cas échéant des anciens de la maison qu’elle avait laissé échapper un temps (Christian, premier retour de Jeff Hardy…); et de débaucher les stars d’ailleurs (Del Rio et Sin Cara récemment).

 

Dès lors, elle fournit toujours un spectacle catchesque suffisant pour complaire aux grognards et aux grognons. Et peut donc se concentrer tranquillement sur l’élargissement de son public de base. Cet élargissement est d’autant plus important que, aux yeux de Vince le businessman, la famille idéale composée de papa, maman, de l’ado ombrageux et du kid enthousiaste représente une prise bien plus importante que le smart trentenaire qui fulmine devant son ordi. Les premiers vont acheter les ppv pour les regarder en famille dimanche soir, aller aux shows et se gaver de t-shirts Cena et de masques Mysterio (et de brassards Nexus pour l’ado) tandis que le second regarde Raw sur Youtube en maugréant devant son ordi, dans son vieux t-shirt Eddie Guerrero.

 

 

OK Mark, ils ont tous leur tshirt, c’est bon, tu peux les lâcher.

 

 

Résumons ce premier point, celui des objectifs mercantiles qui président à l’évolution de la WWE vers une entreprise de divertissement. Quelle que soit la passion que lui vouent ses fans de longue date — passion qu’elle s’emploie d’ailleurs habilement à attiser via une exploitation maligne de sa propre légende, qu’il s’agisse de la streak du Taker ou des DVD qu’elle édite en quantités industrielles —, la WWE demeure avant tout une entreprise à but lucratif. Ses activités dans le domaine du divertissement, auxquelles il faut ajouter ses immortelles œuvres cinématographiques, visent donc fort logiquement à toujours agrandir son public, synonyme de croissance de ses revenus. Fort bien, c’est cohérent et on pourrait se satisfaire de ce rappel pour comprendre ce qui nous interpelle ici, à savoir cette exigence de ne plus être appelée World WRESTLING Entertainment. Il n’empêche qu’il me semble que l’explication, telle quelle, n’est pas complète.

 

Car, en effet, rien au monde n’empêche la WWE de continuer de s’« entertainiser » sans pour autant renoncer à son nom complet. La WWE est déjà classée PG, elle compte déjà des tas de sponsors mainstream, ses catcheurs sont invités partout, des célébrités ultra-consensuelles y prennent du bon temps… tout cela alors qu’elle s’appelle toujours World WRESTLING Entertainment. On n’imagine pas un sponsor disant à Vince : « Ecoute coco, moi je veux bien accoler mon image à celle de ta boîte, mais ce WRESTLING dans l’intitulé me gêne, tu veux pas le virer? » On n’imagine pas une entreprise de divertissement qui n’accepterait d’être rachetée par la WWE qu’à condition que celle-ci se débarrasse du terme « wrestling » dans son intitulé. Car à l’évidence, le fond de commerce de l’entreprise, c’est les combats de catch, et c’est appelé à le rester. Pourquoi, alors, cette soudaine pudibonderie qui mène à l’effacement de toute référence au terme « wrestling »? Un terme que Vince lui-même évite de mentionner dans son communiqué, préférant le remplacer par une expression vague : « We will always be loyal to our core business that made WWE a globally known entity, however, the future of WWE will be the addition of new entertainment content opportunities beyond the ring. » La réponse n’est pas évidente, et c’est là que je vais profiter de la licence poétique que m’offre ce merveilleux terrain d’expression que sont les CDC pour me livrer à une psychanalyse de bazar de Vince McMahon.

 

 

– Voilà, Vince, détendez-vous et parlez-moi de votre père.

Mon père…  Il était dans le business de l’entertainment…

– Vince…

– Il était dans le divertissement…

– Vince, vous êtes toujours dans le déni.

– Il…

– Oui, Vince, vous pouvez y arriver.

– Il… il dirigeait une… une… une fédération de catch. Voilà. Il dirigeait une fédération de catch.

– Bravo Vince.

– J’ai envie de mourir, docteur.

 

 

Les McMahon, on le sait, sont des forains. De grand-père en petit-fils, ils sont, fondamentalement, des tenanciers de foire, des organisateurs de freak shows destinés à happer l’attention des gogos. Entrez voir Paul Wight, le géant! Venez rire du nain Hornswoggle! Admirez la contorsionniste Melina! Voilà ce que hurlait, devant un chapiteau troué, un ancêtre des McMahon en 1850. Mutatis mutandis, Vincent Kennedy McMahon fait la même chose depuis trente ans. Mais Vince, on l’a vu dès le jour où il a évincé papa, a des ambitions supérieures. Alors que Vince Sr se contentait de gérer une boîte localisée dans le nord-est du pays, son fils a commencé par faire de sa fédération la force dominante aux États-Unis, remportant au passage plusieurs guerres locales bien sanglantes. Ensuite, il s’est échiné à conquérir le monde (et il suffit de voir les photos prises par les parents de Vinz pendant leurs récentes vacances à Madagascar pour constater que le résultat est à la hauteur des espérances puisqu’on y découvre, parmi une horde de gamins va-nu-pieds, un gosse accoutré d’un tshirt à l’effigie de John Cena — daté le tshirt cela dit, va falloir revoir le code couleur).

 

 

Même le petit village gaulois n’a pas résisté à l’envahisseur.

 

 

D’autres se seraient satisfaits de ce triomphe planétaire, mais pas un homme aussi dévoré d’ambition que Vince McMahon. Il en veut plus, toujours plus. Et il est prêt à tout pour ça. On a quand même affaire ici à un multi-millionnaire qui n’a pas hésité, à 50 piges bien sonnées, à descendre personnellement dans le ring se faire massacrer par ses molosses pour gagner les Monday Night Wars. Vince McMahon, par la grâce de son nouveau statut de businessman accompli, a été admis dans un cénacle dont ses père et grand-père n’auraient pu rêver. Le voilà qui fait copain avec Donald Trump, le voilà qui sonne à la cloche de Wall Street, le voilà en compagnie de nos vaillants militaires sur le front, le voilà qui fait défiler dans ses shows les stars de la chanson, du ciné et du sport, le voilà qui diffuse pendant Raw des messages spécialement enregistrés par Barack Obama, Hillary Clinton et John McCain à la veille de la présidentielle américaine de 2008, le voilà qui a une étoile à son nom sur Hollywood Boulevard… Tout ça, c’est bien, mais c’est toujours pas assez. Vince veut une reconnaissance toujours plus grande. Vince pense grand. Vince pense : élections. Vince pense : suffrage universel. Oh, pas pour lui. Lui traîne bien trop de casseroles, même pour un pays qui a porté à des postes de responsabilité Jesse Ventura, Arnold Schwarzenegger et George W. Bush. Mais il a une femme. Elle présente bien, elle est bon chic bon genre, elle passera. On connaît la suite. Linda parvient à être désignée par le parti républicain pour porter les couleurs du parti dans la course sénatoriale au Connecticut, ce qui constitue déjà une victoire en soi. Mais en dépit de la vague républicaine de novembre 2010, elle est battue.

 

 

We lie, we cheat, we steal! Heu non merde, c’est pas ça.

 

 

Si Linda perd, se convainc Vince, c’est en bonne partie parce que l’image rance du catch lui colle à la peau. Moins qu’à lui, mais quand même. Elle a longtemps siégé au sommet de la WWE, elle a pris part à des storylines à l’écran, elle est connotée. La campagne de son adversaire, le démocrate Richard Blumenthal, n’hésite d’ailleurs pas à puiser dans ce registre. Vince réagit, dès avant le vote, par une campagne quelque peu puérile intitulée « Stand up for WWE », appelant les fans à défendre la compagnie contre les critiques dont elle peut faire l’objet, et établissant de facto une équation fan de catch = soutien de Linda qui fera grincer quelques dents. « Stand up for WWE » n’a donc pas le succès escompté, Linda se plante, et les McMahon sont rendus à leur statut: en dépit de tous leurs efforts pour paraître présentables, en dépit de leur unité familiale largement affichée, en dépit de leurs opérations caritatives, ils restent ces saltimbanques un peu vulgaires qui se sont enrichis en montant des spectacles violents et amoraux. C’est pas encore Larry Flint, question réputation, mais ce n’est pas non plus Andrew Carnegie.

 

 

– Franchement, Linda, elle est top. Par exemple, un jour je me suis fait choper pour prise de stéroïdes et elle m'a couvert, c’était vachement classe de sa p…

– COUPEZ!

 

 

La vérité fait mal, mais elle est indiscutable. Les McMahon portent en eux le péché originel: ils SONT le catch. Or le catch, malgré tous les efforts déployés depuis des années, souffre toujours d’une image détestable. Violence, grossièreté, sexualité, dopage, et cette effroyable affaire Chris Benoit… On a beau insister à mort sur le E de Entertainment, le W de Wrestling, porteur de tant d’avanies, est toujours là.

 

Vince peut édulcorer le catch. Il peut bannir les effusions de sang et les coups de chaise à la tête, il peut mettre en place une Wellness Policy à géométrie variable, il peut interdire les grossièretés et même, récemment, les blagues homophobes… Mais il ne peut pas complètement éradiquer cette persistante odeur de sueur froide, de sang séché et de bière tiède qui colle encore, et qui collera toujours, au terme « professional wrestling ». Vince se débat dans cette quadrature du cercle. En bon autocrate, il décide de travailler sur les mots. Tel le Big Brother de 1984, il en interdit certains et en transforme d’autres. Il crée sa propre novlangue! Désormais, coup de génie, on ne dira plus à l’écran « wrestler », mais « Superstar ». On ne dira plus « belt », trop connoté « boxe » (donc sang et violence), mais « championship ». On ne dira même plus « wrestling » pour désigner le cœur de métier de la boîte, mais « sports entertainment », ce qui aboutit à des séquences ridicules comme quand Alex Riley, installé pour un soir à la table des commentateurs et complimenté par Michael Cole sur ses talents au micro, répondit : « Can I sports entertain and commentate? » ou quand ce même Cole, lors du dernier Raw, expliqua qu’il ne portait pas son justaucorps orange ce soir-là car « I will not be entertaining tonight ».

 

 

Tu seras plus entertaining comme ça, corniaud!

 

 

Cette guerre contre le mot « wrestling » a donc trouvé, tout récemment, son aboutissement avec la suppression du terme honni de l’intitulé de l’entreprise. Dommage collatéral, le E de Entertainment disparaît aussi, puisqu’on dira désormais WWE tout court, sans jamais dévoiler ce que ces lettres signifient. Ah, tous ces efforts pour « entertain », et voilà le E qui saute… Mais c’est le prix à payer pour se débarrasser de cet encombrant et honteux « wrestling ». En attendant, peut-être, un nouveau nom. World Wide Entertainment, par exemple?

 

 

Au cas où, on a déjà déposé la marque World War Eleven.

 

 

Tout cela, au fond, est pathétique. Que les fans hardcore se rassurent, ce changement de dénomination n’indique pas nécessairement que le catch aura à l’avenir moins de place, voire plus de place du tout, dans les programmes de la WWE. Vince est peut-être obsessionnel, mais il n’est pas fou. Il sait bien, au fond de lui-même, que c’est pour voir des matchs que les gens regardent ses émissions, et pas pour ses « divertissements » souvent consternants. Ceux-ci, répétons-le, servent à attirer le nouveau client, mais ce sont bien les combats qui le décideront à rester. Le catch restera au cœur de son activité, mais Vince se sent sans doute mieux maintenant, quand il n’a plus à l’admettre officiellement. Comme si le regard du grand public sur la WWE allait changer de son vivant…

 

 

M'en fous, j'ai tué le père. C'est un sacré poids qui vient de me tomber des épaules, là.

 

 

Reste à savoir s’il va aussi changer le nom de son pay-per-view emblématique. WMania? Mania tout court? Rien n’est impossible. Je ne joue pas les gardiens du temple, d’autant que ce temple, je ne l’ai réellement découvert qu’il y a peu. Loin de moi les grands cris « Il tue le catch, cet enfoiré! ». Mais je ne peux pas non plus souscrire au discours qui consiste à toujours justifier les décisions de McMahon (dont on a déjà vu par ailleurs qu’il était parfois un businessman fort mal avisé, cf. l’épisode XFL), discours présentant le sanguin maître de Stamford comme un génie stratégique ayant toujours un coup d’avance sur son temps, et dont la décision de supprimer toute référence à « Wrestling » serait un choix brillant et porteur de lendemains qui chantent. Non, pour ma part, et je vous invite à me rejoindre dans ce ricanement, je ne peux que ricaner en constatant cette quête éperdue de respectabilité d’un homme qui semble avoir un mal fou à comprendre qu’il ne peut pas avoir le beurre (la reconnaissance sociale) et l’argent du beurre (les millions AND MILLIONS de dollars générés par le catch). Je me rends compte que je reprends ici une dialectique proche de ce que je disais à propos de la récente prise de conscience anti-homophobe de la WWE, mais c’est pas ma faute. Ce n’est pas moi qui me répète, c’est ce taré mégalomane, là.

 

 

 

 

Le catch, ce n’est pas une question de vie ou de mort. C’est bien plus important que ça.

 

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