Catch

This is our life

Cause I'm back on the track / And I'm leadin' the pack / Nobody's gonna get me on another rap / So look at me now I'm just makin' my play / Don't try to push your luck, just get out of my way!

AC/DC, Back in Black

 

C’est le cœur battant, les mains tremblantes et un baveux rictus aux lèvres que les vieux fans attendaient ce Raw spécial de trois heures pré Survivor Series. Car ce soir, the Rock est là ! The Rock revient ! The Rock va quitter son canapé ! The Rock ne va pas se contenter d’enregistrer une promo avec son caméscope au bord de sa piscine ! Joie, enthousiasme et hystérie collective !

 

 

Finally, FINALLY, the Rock has come out of his home !

 

 

Nalyse de Raw du 14 novembre

 

 

Mais voilà, tout le monde n’est pas un vieux fan du Rock. Prenons par exemple le cas de votre serviteur. Amateur enthousiaste et fanatique de catch au début des années 1990, j’ai peu à peu été découragé par la multiplication des gimmicks dites « à la con » et, las de suivre chaque semaine les aventures de Doink, Max Moon, Mantaur et Man Mountain Rock, j’ai fini par abandonner totalement le catch pour ne m’y replonger, un peu par hasard, qu’en zappant sur RTL9 un soir de désœuvrement en 2007. Je crois bien que c’était un jeudi. Les événements importants de ma vie arrivent toujours le jeudi.

 

 

Vous l’aurez donc compris, bienveillants lecteurs : je n’ai jamais suivi la fameuse Attitude Era et, faisant partie de ces gens qui s’intéressent au catch en grande partie pour ses storylines, j’ai du mal à regarder un match indépendamment de son contexte. En conséquence, j’ai rarement vu le Rock sur le ring et, si je lui reconnais un charisme ébouriffant et une exceptionnelle aisance au micro, son retour récent dans le monde de la WWE n’a pas vraiment touché mon cœur (il a revanche touché autre chose, mais sans faire bouger l’autre).

 

 

La chose en question est bien sûr la corde sensible.

 

 

Je n’hésiterai pas à le hurler haut et fort à la face d’un monde froid et indifférent : le retour aux affaires de Kevin Nash me plaît bien davantage. Si.

 

Kevin Nash, pour moi, c’est avant tout Diesel. Présenté à ses débuts comme le garde du corps d’un Shawn Michaels pas encore trentenaire, Nash ne monta pas sur le ring tout de suite. Il se contentait d’être là, irradiant une menace diffuse et assurant les arrières de son patron. Puis il se mit à catcher et, en moins d’un an, devint champion par équipes, champion intercontinental et champion du monde en battant Bob Backlund. Les huit secondes de ce match de championnat restent encore aujourd’hui un des plus enthousiasmants souvenirs que je garde de cette époque. Kevin Nash, c’est l’un des symboles de ma fougueuse adolescence, d’un âge d’or où Internet n’existait pas, où le kayfabe voulait encore dire quelque chose et où un show de catch pouvait encore être surprenant. Le Rock, pour moi, c’est juste un acteur qui a fait du catch quand il était jeune et dont j’ai vu quelques matches sur DVD ou sur Youtube.

 

Voilà, c’est dit. Insultez-moi, crevez les pneus de ma voiture, cachez des têtes de boucs noirs dans mon lit si vous voulez, mais vous n’aurez pas ma liberté de penser. Je suis un putain de rebelle, moi.

 

 

Les années 1990. Une certaine idée de la classe.

 

 

La crainte l’emportait donc sur la joie lorsque, café sur la table basse et coussin dans le dos, je lançai la diffusion de ce Raw sur mon écran plat de gros bourgeois. Le retour du Rock n’allait-il pas écraser le reste du show, notamment la storyline concernant la seule vraie légende de mon cœur ?

 

C’est vous dire si j’étais content lorsque Nash débarqua ce soir pour coller son pied dans la gueule de Santino Marella (dont la coiffure ressemble de plus en plus à un pubis de porc), en guise de démonstration de ce qu’il allait faire à Triple H un de ces jours. Cette très courte séquence ne fut cependant pas développée outre mesure. On peut prendre cinq minutes pour rappeler que Nash est en colère contre son ancien ami en lui collant un jobber à décapiter, mais il ne s’agit pas de faire de l’ombre à la vraie star de la soirée. La storyline est donc mise en pause ce soir. On imagine qu’elle reprendra de plus belle la semaine prochaine. Mes craintes se confirment.

 

 

Brooklyn Brawler ! Ca fait plaisir de te revoir, vieux !

 

 

Il serait cependant malhonnête de dire qu’aucune storyline n’a été développée. En effet, la feud entre Michael Cole et Jim Ross a continué son petit bonhomme de chemin. Au début de la soirée, un Michael Cole hilare se présenta sur le ring en souriant comme un gros niais et invita Ross à le rejoindre. Car voyez-vous, il avait un défi à lancer. L’enjeu n’en était pas anodin : si JR réussissait à remporter les trois épreuves préparées par le machiavélique Cole, ce dernier s’engageait à démissionner et à laisser son poste de commentateur à son rival ! Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner que Cole avait prévu une entourloupe…

 

La première épreuve était placée sous le signe de la virilité et de la force brutalement animale : il s’agissait d’un bras de fer rapidement remporté par Jim Ross, au grand dam de Cole, qui prétexta avoir été obligé d’abandonner à cause de la forte odeur de sauce barbecue exhalée par la bouche du vainqueur. C’est amusant, ça.

 

 

– Bon sang Ross, mais tu te brosses les dents avec de la sauce barbecue ou quoi ?

– Pas les dents. Le dentier.

 

 

Deuxième épreuve : un concours de danse. Cole fait le con sur une soupe disco puis c’est au tour de Ross de se trémousser maladroitement. La désignation du vainqueur se faisant à l’applaudimètre, c’est évidemment le bon vieux JR qui gagne, même s’il doit plus sa victoire à sa popularité qu’à sa grâce féline et à sa sensualité torride. Et là, il faut bien l’avouer, le temps commence à être long. Michael Cole est un bon heel qui sait fort bien se faire huer par la foule, il est plutôt drôle quand il fait le crétin sur le ring, et je reconnais sans honte avoir souri bêtement en le voyant danser.  C’est d’ailleurs lui qui a porté toute cette séquence de confrontation à bout de bras, Ross se contentant de faire de la figuration. Mais il est permis de se marrer de bon cœur devant cette séquence, d’apprécier les qualités comiques de Cole quand il doit s’humilier pour se faire détester, tout en regrettant que tout ceci soit aussi désespérément long.  Il est difficile de ne pas se dire que cette interminable séquence aurait avantageusement pu être raccourcie et laisser place à un match ou deux. Et il reste encore une épreuve…

 

Dans un geste théâtral, Cole dévoile l’objet qui fera office d’arbitre pour l’épreuve finale. Une paire d’épées ? Non. Des gants de boxe ? Non. Un pèse-personne ? Oui. Un pèse-personne. Comme je vous le dis. Il s’agit d’un concours de celui qui pèse le moins, évidemment remporté par le maigrichon Michael. Le cocasse est à son paroxysme, et la lassitude aussi. Heureusement, quelques accords de guitare viennent vite nous sauver : CM Punk, selon la loi de « l’interruption opportune » que j’ai pu développer en ces colonnes, débarque sur le ring pour expliquer à Cole sa façon de penser. Se faisant une nouvelle fois le héraut de la vérité, il annonce au détestable commentateur que y’en a marre et qu’il faudrait songer à arrêter les conneries. Pédagogue habile, Punk conclue son argumentation en portant à son interlocuteur un bon gros coup de boule suivi d’un Anaconda Vice qui le fait couiner comme un goret. Ross remplacera d’ailleurs un moment Cole aux commentaires, avant que ce dernier ne vienne reprendre sa place, accompagné par John Laurinaitis.

 

 

S’en prendre physiquement à un camarade moins fort, c’est être un bully. Il ne faut être un bully. Sauf si le camarade en question est vraiment relou. Là, vous avez le droit.

 

 

On peut craindre que cette feud ne soit pas terminée mais après tout, si on raccourcit les prochaines séquences et qu’on ne les fait pas monter sur un ring, la rivalité entre Cole et Ross peut nous apporter quelques moments de détente. Soyons indulgents et optimistes.

 

Donc voilà. Vingt minutes après le début du show, le show peut commencer.

 

Et dans ce show, nous avons eu beaucoup de parlotte mais peu d’action in-ring. Ce n’est en effet pas à six jours d’un PPV, et le soir où the Rock revient, qu’on va se casser le cul à booker du bon catch. Un petit Orton /Barrett, histoire de dire ? Pourquoi pas, mais on n’a pas déjà vu ça à SmackDown il y a trois jours ? Qu’à cela ne tienne ! Il suffit de les faire arriver chacun avec son équipe des Survivor Series (d’ailleurs, on a appris au cours de la soirée que Christian, blessé, y sera remplacé par Dolph Ziggler), histoire que le match dégénère en baston générale au bout de deux minutes et s’arrête aussitôt. C’est l’équipe face qui prend le dessus, mais au vu de la brièveté de la conséquence, on l’oublia dans la minute.

 

 

Sorry Hunter. No confidence.

Mason, fella… pas maintenant.

 

 

Je déplore d’ailleurs au passage qu’en ces temps de PPV à thème, la WWE n’ait prévu qu’un seul match classique à élimination pour les Survivor Series. Ça n’est certes pas la première fois, mais j’avoue avoir un faible pour ce type de match, qui est souvent source de suspense.

 

Autre match qui tourne court : Dolph Ziggler contre cette grosse brutasse de Mason Ryan, dont le style tout en force provoque l’assoupissement du spectateur au bout de quelques minutes. Heureusement que le match ne dura que quelques secondes. Voyant son poulain en difficulté, Vickie Guerrero provoqua la fin de la rencontre par disqualification en giflant Batista II et ce gros lâche de Ziggler en profita pour se diriger vers la sortie. Il fut heureusement rattrapé par John Morrison qui le ramena manu militari sur le ring pour qu’il puisse se faire achever par Ryan. Une future association entre le fluet Gallois et Morrison contre l’écurie de Vickie serait-elle dans les cartons ? Morrison entrant une nouvelle fois en feud contre Ziggler serait la promesse de bons matches, mais le risque de voir Mason Ryan tout gâcher reste à craindre. La prudence est de mise : modérons notre enthousiasme.

 

D’ailleurs, permettez-moi de pousser un vigoureux coup de gueule contre cette disqualification. À la WWE, dans un match par équipe, on peut passer la moitié de son temps sur le ring sans être l’homme légal et risquer tout au plus de se faire un peu disputer par l’arbitre. Par contre, quand Mason Ryan (près de 2 m, 130 kg de muscles) se fait gifler par une femme, ça apporte un avantage considérable à son adversaire et ça justifie une disqualification immédiate ! Avouons que tout cela n’est pas crédible et que la conclusion du match a été un peu bâclée, comme une bonne partie du show.

 

 

Il est interdit de nourrir les animaux, mais aussi de les gifler.

 

 

Il y a eu aussi un match féminin. Pour une fois, en nalyseur consciencieux, j’avais décidé de me forcer à regarder le match jusqu’au bout (car je ne supporte pas le catch féminin de la WWE). Eh bien, je n’aurais de toute façon pas eu le temps d’appuyer sur la touche « avance rapide » de ma télécommande si je l’avais voulu : le match entre Kelly Kelly (précédé d’une séquence fort agréable pour les yeux montrant KK lors de son shooting photo pour le magazine de philosophie Maxim) fut ridiculement court et se termina de façon toute pourrie par une victoire de KK sur Natalya par un petit paquet au bout de quelques secondes. Le renouveau de la division féminine dont nous avons cru voir les soubresauts n’est encore pas pour ce soir. Kharma, reviens !

 

 

Haha salope, je vais faire un nœud avec tes jambes, c’est pas la couv de Maxim que tu vas faire la prochaine fois, c’est celle de Freak Mag !

Natalya, attention ! Elle est en train d’armer son finisher !

Hein ? Elle a un finisher elle ?

Oui, le rollup ! Fais gaffe ! Elle gagne tous ses matches comme ça !

 

 

Entre ces quelques matches, nous avons pu surprendre une conversation téléphonique entre Laurinaitis et Brodus Clay, le patron expliquant au yéti que finalement son entrée à Raw ne serait encore pas pour cette semaine. Il fallait que cet événement soit gros, et il serait encore plus gros la semaine prochaine. L’estimée McOcee a fustigé en ces colonnes le retour avorté de Clay la semaine dernière, alors qu’il avait été annoncé. J’ai d’abord été d’accord avec elle, mais puisqu’on nous a encore fait le coup cette semaine, et que je me refuse à penser que la WWE prépare assez peu ses émissions pour être incapable d’arriver à prévoir une chose pareille, je commence à penser que ces retours ratés sont peut-être les prémices d’une storyline. L’avenir me jugera, ce gros bâtard.

 

Gardons-nous bien toutefois de réduire Laurinaitis à son amour des SMS et des coups de fil. Car Johnny Ace tweete beaucoup, et s’est plu à souligner le nombre impressionnant de suiveurs qui le lisent régulièrement. On a d'ailleurs beaucoup parlé de Twitter ce soir. Je crois savoir qu'un contrat a été signé entre Twitter et la WWE, mais ces allusions incessantes finissent par devenir parfaitement ridicules. Entre les « j’en parlais encore ce matin sur Twitter», les « saviez-vous que j’ai quarante-six millions de followers sur Tweeter ? » et les très discrets bandeaux qui envahissent la moitié de l’écran pour donner le nom du compte de chaque personne qui apparaît à l'écran, osons-le dire : la saturation finit par s’installer. On sait que les storylines débordent de plus en plus sur le net, mais est-on obligé de le rappeler avec cette finesse pachydermique ?

 

 

Je suis triste : avec la mort de #The Real Kadhafi, j’ai perdu l’un de mes followers sur Twitter. Heureusement, #Robert Mugabe vient de s’inscrire, comme ça j’ai pas de déperdition.

 

 

Mais alors, tout est à jeter dans ce Raw ? Même pas un match ne serait-ce que juste correct ? Si, un peu. Un petit Sheamus-Swagger par exemple : le match remporté par le grand rouquin fut agréable et Swaggie se montre largement à la hauteur de son adversaire. Le push de Sheamus continue, il est plus progressif et plus convaincant que son premier push supersonique en 2009. Sheamus se dirige tout droit vers le groupe fermé des main eventers, il a le talent et le charisme nécessaires pour s’y installer durablement, et moi, je suis bien content.

 

 

– Heu… Elle serait pas par ici la couronne de Jerry Lawler, des fois ?

Tu refroidis, fella.

 

 

Mais pour l’instant, les main-eventers, les champions et les prétendants au titre, c’est encore Mark Henry et le Big Show pour SmackDown, et Alberto Del Rio et CM Punk du côté de Raw. Les quatre hommes impliqués dans les deux matches de championnat ont été réunis ce soir pour un affrontement par équipe opposant les deux champions heels à leurs futurs adversaires respectifs. Attaqué dans la parking par Del Rio avant le match, CM Punk fit son entrée en se tenant le bras et montra une belle intensité dans le ring, jouant à merveille le rôle du gars énervé et déterminé, et Del Rio se plaça sur le même registre. À l’opposé, Henry et le Big Show ont évidemment déroulé la partition de la force brute. La victoire revint à l’équipe heel et, selon la loi non écrite du booking inversé, l’on devrait donc assister à au moins un changement de titre dimanche soir. Je serais assez content si le Big Show était récompensé comme Mark Henry l’a été et comme Kane le fut il n’y a pas si longtemps, en remportant un titre majeur en remerciement de son dévouement et de ses services rendus à la WWE. Ça nous débarrasserait aussi de Mark Henry, qui a certes toute ma sympathie (un catcheur qui écrit des poèmes ne peut que gagner mon respect) et dont le titre est le résultat d’un build-up exemplaire que mes confrères ont largement salué, mais qui ne passionne toujours pas quand il est entre quatre cordes.

 

 

Je rêvais que j’étais entré dans le corps d’un pourceau, qu’il ne m’était pas facile d’en sortir, et que je vautrais mes poils dans les marécages les plus fangeux. Était-ce comme une récompense ? Objet de mes vœux, je n’appartenais plus à l’humanité ! Pour moi, j’entendis l’interprétation ainsi, et j’en éprouvai une joie plus que profonde. Cependant, je recherchais activement quel acte de vertu j’avais accompli pour mériter, de la part de la Providence, cette insigne faveur.

 

 

Le meilleur match de la soirée fut peut-être le premier ; il opposait Sin Cara et Kofi Kingston à Cody Rhodes et Hunico. L’idée d’associer Hunico et Sin Cara à des catcheurs plus établis est bonne. L’organisation d’un combat par équipe a permis de masquer leurs carences (notamment en termes de gestion du rythme) et de les mettre en valeur. Le début du match, tout en acrobaties, fut notamment un vrai bonheur pour les amateurs de voltige. On note au passage une évolution dans le personnage de Rhodes. Il ne porte plus son masque et entre sur une musique bien moins sombre que par le passé. Une courte promo nous le montre d’ailleurs expliquer que Randy Orton l’a émancipé. Ce changement est à mon sens intéressant : le Rhodes masqué ne m’a jamais convaincu. Même si son personnage de cinglé était plus intéressant que l’ancien Dashing Cody Rhodes, cette gimmick de type traumatisé par une blessure au visage et qui porte un masque transparent sur un visage parfaitement intact m’a toujours parue pour le moins peu crédible. Rhodes semble se diriger vers un personnage toujours fourbe et psychotique, mais un peu plus mesuré et réaliste. Il est d’ailleurs amusant de constater que la disparition de ce personnage de fou masqué a lieu le jour même du retour d’un autre fou masqué, j’ai nommé Mick Foley.

 

 

Au départ, quand ils m’ont dit que grâce à mon masque, je serais le nouveau Mankind, j’étais content, il a quand même été champion WWE, Mankind. Mais quand ils m’ont dit que pour commencer l’Undertaker allait me balancer depuis le haut d'une cage de dix mètres, je me suis brusquement souvenu que je n’avais plus besoin de ce masque à la con.

 

 

Oui, parce que Foley est de retour aussi. Cette demi-surprise (la nouvelle est sur tous les sites Internet depuis des jours) donna lieu à une scène étonnante. Foley, acclamé par la foule (et paraissant dix ans plus jeune que quand il était à la TNA), osa dire du bien de John Cena. Les huées firent trembler les murs.

 

Cette réaction du public à l’égard de Cena est absolument passionnante. Depuis quelques années, ce n’est plus un secret que les catcheurs jouent un rôle. Chacun sait que les heels ne sont pas réellement de gros salopards, mais qu’ils font comme si, qu’ils interprètent un personnage. Mais le public continue à jouer le jeu en acclamant les faces et huant les heels, tout en faisant la part des choses : le Miz par exemple est insulté sur un ring mais accueilli par des applaudissements sincères lorsqu’il est invité dans une émission de télévision, car c’est ici l’homme Mike Mizanin qui est accueilli, non le personnage the Miz. C’est un peu le même principe que lorsque l’on encourage les marionnettes des spectacles de Guignol : on sait que tout est faux, mais on fait comme si c’était vrai, parce qu’on sait que le public fait lui aussi partie intégrante du spectacle.

 

Le cas de Cena est à part. Son attitude reste purement celle d’un face, ses alliés sont tous des faces appréciés du public, mais lui est de plus en plus détesté. La cause de tout cela ? Ses prétendues faibles capacités en tant que catcheur, le fait qu’il monopolise le main-event et empêche ses jeunes collègues de percer, ou encore son invincibilité. Et c’est là que ça devient passionnant : quand le Miz est hué par la foule, c’est bien le Miz (le personnage) qui s’attire les insultes, pas Mike Mizanin (la personne réelle), qui lui est respecté. En ce qui concerne Johh Cena, il n’y a plus de différence entre le personnage et la personne : on déteste le personnage parce qu’on n’aime pas la personne. Les frontières entre le réel et la fiction sont explosées. La mimésis et la diégésis se mêlent en un maelström conceptuel proprement stupéfiant.

 

 

– Ta carrière est passionnante, John ! En ce moment, la mimésis et la diégésis se mêlent en un maelström conceptuel proprement stupéfiant !

Ah, merci, j’arrête pas de le répéter mais personne me croit !

 

 

Il était temps que quelqu’un ose le dire : le catch est la seule forme d’art qui a vraiment réussi à brouiller les frontières entre le réel et la fiction ! Il n’y a plus d’acteurs ni de personnages, plus d’histoire ni de réalité. Tout est un et Vince McMahon a réussi là où Zola a échoué. Ça mériterait presque que quelqu’un fasse un article rien que là-dessus, tiens.

 

Mais revenons à Raw. Mick Foley est donc sur le ring et invite Cena à le rejoindre pour expliquer qu’il aimerait beaucoup que le Marine et le Rocher se réconcilient. Et Foley de se lancer dans une entreprise surréaliste pour réhabiliter Cena aux yeux du public. John, this is your life.

 

 

John, je vais te montrer les meilleurs moments de ta vie !

Ah chouette ! Y aura la partouze avec les naines ?

 

 

On commence par un clip kitschissime montrant des photos de Cena bébé ou enfant et quelques séquences marquantes de sa carrière à la WWE, sur un fond musical en caramel. On voit Cena embrasser un enfant, brandir un titre de champion… Mais quelque chose ne va pas. Au milieu de ces séquences se glissent quelques images de Cena en costume ridicule ou faisant des grimaces. Le spectateur attentif hausse un sourcil interrogateur en se demandant pourquoi les images n’ont pas été choisies avec davantage de soin. John, lui, se marre ; il demande en riant à Foley où il a été pêcher cette musique dégoulinante mais on le sent tout de même un peu gêné.

 

En digne héritier de Jean-Pierre Foucault, Mick Foley a compris que si l’on veut faire passer une sacrée soirée à son hôte, il n’y a rien de tel que des invités surprise ! Le premier est un certain Will Gray, ancien entraîneur de Cena quand il était gamin. Le Marine sourit déjà moins pendant que son vieux coach raconte quelques anecdotes truculentes. « Tu te souviens, John, quand tu as foiré ce point en finale de la coupe ? Ah ah ah ! Tu as passé la soirée à chialer comme une fillette ! » Le malaise s’installe. Cena ne rit plus.

 

Il rit encore moins quand l’invité suivant, son ancien partenaire Bull Buchanan, fait son entrée sur des images que John préférerait sans doute oublier où les deux compères tentent péniblement de faire un rap. Cena feint d’être content et la tension semble retomber quand Buchanan déclare que son association avec Cena représente la plus belle époque de sa vie. Oh, bien sûr, depuis, tout n’a pas été rose. Buchanan a été viré depuis. Il a divorcé. N’a plus un rond. Son chien l’a mordu. Et finalement il explose. « You ruined my life !» s’exclame-t-il. Cette fois, Superman fait vraiment la gueule. Son regard s’est illuminé d’une lueur nouvelle. Une lueur d’acier. Froide. Inhumaine. Il fait bien une petite blague mais le cœur n’y est plus.

 

Puis c’est le coup de grâce. Mick Foley accueille M. John Cena Sr, le père du Marine, et le patriarche ne mâche pas ses mots. Lui n’est pas venu dire du mal de son fils. Il est là pour gueuler sa façon de penser à tous ces haters, à tous ces gens qui scandent « Cena sucks » à chaque apparition de son rejeton. Ce sont tous des cons. Papa Cena sort de ses gonds, il injurie le public et se fait insulter en retour. La tête cachée dans ses bras repliés sur la troisième corde, John Junior est effondré. Il prie fermement son père de quitter la salle.

 

 

– Vous êtes tous des abrutis ! Mon fils c’est le meilleur ! Un jour, il a tué tout un gang de psychopathes qui avait kidnappé sa petite amie !

– Papa… c’était un film.

– Chut John, ne va pas briser le kayfabe !

 

 

Et là, le spectateur sent son cœur s’accélérer. Il retient son souffle et assemble mentalement les pièces d’un puzzle, essayant de se persuader lui-même d’avoir l’audace de laisser une idée quitter les limbes de son subconscient. Cette idée, le spectateur n’ose la formuler, pétrifié par une terreur intime et religieuse. Déréliction ! pense-t-il. Je blasphème.

 

Et pourtant…

 

Cena est humilié en public, prêt à exploser. Il est fidèle à ses principes depuis des années. Ténacité, loyauté, respect, s’élever au-dessus de la haine, et toutes ces sortes de choses…. Il s’est sacrifié pour le public. Mais il ne reçoit en remerciements que des insultes. Les « let’s go Cena » se font chaque jour moins audibles et les « Cena sucks ! » contaminent peu à peu tous les gradins, dans toutes les salles de tous les pays. Dans quelques mois il affrontera the Rock, l’un des catcheurs les plus populaires de l’histoire, et le public a choisi son camp : celui du traître, celui d’un type qui a abandonné le catch pour faire du cinéma, qui a renié son passé comme on cache une maladie honteuse. Mais un type qui se pointe comme une fleur sept après son dernier match et est accueilli en héros. Oui, John Cena est prêt. Le moment est idéal.

 

John Cena va faire un heel-turn.

 

Le plus grand heel-turn depuis celui de Hulk Hogan en 1996. Il va se révolter contre ce public ingrat qui hier lui mangeait dans la main et aujourd’hui lui crache au visage. John Cena va devenir heel, et ça va chier dans le ventilo. Évidemment, un tel événement ne peut avoir lieu pendant un simple Raw. Il faut un PPV pour ça. De préférence un PPV d’importance, par exemple un des Big 4, un des quatre PPV historiques de la WWE.

 

Ça n’est donc pas pour ce soir. Cena a ravalé sa rancœur et a expliqué qu’on a parfaitement le droit de ne pas l’aimer et a réaffirmé son amour pour le catch. Mais comme on ne peut quand même pas laisser Foley passer une soirée à la WWE sans s’en prendre une petite sur le coin de la gueule, c’est the Rock lui-même qui est venu mettre fin à la séquence en collant un rock bottom à son ami Mick (il expliquera plus tard qu’il adore Foley, mais qu’il ne pouvait pas le laisser continuer à donner au public des conneries pareilles).

 

 

Quand tu te réveilleras, Mick, tu me remercieras. Si j’étais pas intervenu, Cena t’aurait brisé la nuque dans la minute.

 

 

Cette séquence curieuse mais passionnante a presque éclipsé pour moi le bouquet final de la soirée, le retour du Rock, qui m’a semblé très prévisible. Alors oui, Dwayne Johnson est toujours diablement bon avec un micro dans les mains et il a bien entendu fait rugir la foule. Mais la réaction des spectateurs est-elle seulement le résultat du talent d’orateur du Rock ? Une partie des acclamations et des cris de joie n’est-elle pas une sorte d’automatisme, l’illustration d’un réflexe pavlovien qui pousse les gens à se dire « quand le Rock est là, on ne se pose pas de questions, on gueule comme des veaux » ? La question reste posée.

 

The Rock ne resta évidemment pas seul bien longtemps. On s’y attendait, le Miz et R-Truth sont venus chercher les problèmes. Cena est venu lui aussi. Rien de bien surprenant là-dedans. La fin de la soirée fut donc très classique, mais bien jouée. Cena et le Rock s’envoient des vannes, sans jamais se regarder en face et le Miz et le brutal Truth (j’offre un bon pour un hamburger chez MacDo au premier qui comprend cette allusion) finissent par se faire attaquer par les deux équipiers antagonistes. Le Rock porte son rock bottom à R-Truth et, au moment où Cena est en position pour administrer  un attitude adjustment au Miz, le Rock lui enlève son paquet des épaules et porte sa propre prise de finition, privant Cena de son moment de gloire. C’est sur une image frappante que se termine Raw : le Rock regarde pour la toute première fois Cena dans les yeux et et lui fait le signe du « you can’t see me ».

 

 

– Ah John, merci de me le servir sur un plateau, je m’occupe du reste.

Mais…

C’est ça, le concept de Team Bring It. Toi, tu bring l’adversaire, et moi je l’achève.

 

 

La tension entre les deux hommes est à son comble. Si l’on met de côté le choix assez discutable d’un point de vue logique qu’a fait Cena de prendre le Rock comme partenaire (ils se détestent, et le Rock n’a pas catché depuis des années ; même in kayfabe, il est difficile de le considérer comme le partenaire idéal), le build-up du match est plutôt intéressant. Mais c’est surtout l’évolution du personnage de John Cena qui suscite le plus d’interrogations, et le plus d’espoirs. Un heel-turn permettrait de réinventer complètement son personnage et constituerait un traumatisme propre à faire rebondir la division Raw dont l’intérêt s’essouffle depuis quelque temps. Je crois n’avoir jamais été aussi impatient de voir un match impliquant le Miz et R-Truth.

 

L’émission s’achevant, le bilan est mitigé. J’ai un goût bizarre dans la bouche, et pas seulement à cause du café que j’avais oublié et que je viens de boire froid. Ce Raw fut trop long. Il y eut peu de catch et beaucoup de parlotte inutile. Pour tout dire, on s'ennuya beaucoup. Mais les révolutions se font toujours dans la douleur.

 

Lundi prochain, Raw s’ouvrira sur une promo brillante et historique d’un John Cena devenu heel.

 

Et peut-être que pour la première fois depuis des mois, tout le public va l’acclamer.

 

Et peut-être que j’invente n’importe quoi parce qu’en moi vit toujours un adolescent naïf et passionné. Son sang a coulé par mes yeux aux larmes de sel lorsque Shawn Michaels a pris sa retraite. Il se raccroche à ce qu’il peut parce qu’il refuse de se dire qu’un Raw avec Kevin Nash était totalement et indiscutablement nul.

 

 

Il y a quelques années, Kevin et Mick s’étaient fait une promesse : quand ils seraient trop vieux pour le catch, ils retourneraient à la WWE.

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