Catch

Lui, Président de la République

Pour ceux qui ne sont pas de notre avis, quatre murs, c’est déjà trois de trop.

Félix Dzerjinski

 

Ce weekend, McOcee devait se charger de la nalyse de Smackdown. Mais un collectif cdciste, « lecteurs de droite en colère », a exigé d’exercer un droit de réponse au torchon infâme publié le 6 mai au soir. Soucieuse de faire vivre le pluralisme sur ces pages, notre impétueuse rédactrice s’est inclinée et publie cette tribune aigre-douce au parfum de vengeance. La mort dans l’âme mais droite dans ses Ugg.    

 

Ceci est le cul du futur de la division féminine de la WWE.

 

 

Nalyse bolchevique et Halal de Smackdown du 11 mai

 

 

Maison du Peuple et d’Allah – Clichy-sous-Bois, 6 mai 2023

 

 

Confortablement installé derrière son immense bureau de chêne massif, Mohamed Hollande tira une longue bouffée sur son cigare cubain de contrebande. Déjà onze ans. Onze de présidence absolue et incontestée – qui oserait ? -, onze de réformes comme jamais le pays n’en avait connues, onze ans de justice, de respect et de promesses tenues. Onze années de gauche qui en appelaient de nombreuses autres si, Inch Allah, sa santé le lui permettait. En cette date anniversaire, le sentiment du devoir accompli prédominait chez Mohamed. Tout s’était déroulé comme il l’avait prévu, le plan n’avait connu aucun accroc ou si peu.

 

6 mai 2012, les fascistes sont enfin chassés du pouvoir et après une campagne où il n’aura eu de cesse de louvoyer, celui qui s’appelait encore François Hollande peut enfin appliquer son programme caché, celui-là même que la bourgeoisie réactionnaire, nationaliste et soumise au Grand Capital avait dénoncé avec force tout du long d’une joute électorale interminable, âpre et épuisante. Le Peuple, lui, n’a rien vu venir.

 

Mohamed ricana et se repassa le film de ses premières années de présidence.

 

15 mai 2012, premier dîner de travail avec Angela Merkel, première perte de sang-froid d’un Président inexpérimenté et nerveux, première crise d’envergure au sommet de l’Europe : l’impasse est totale, le dialogue rompu et les institutions européennes paralysées. L’indécision d’Hollande, son incapacité à prendre une décision, ses nombreuses temporisations, hésitations et voltefaces font le reste. À la mi-juin, la zone euro vole en éclat et la Grèce est précipitée dans le gouffre de la faillite financière. Annexé dans l’indifférence générale par la Turquie, le pays de la Fetah devient celui du Loukoum et du Döner Kebab.

En France, la politique économique du nouveau chef de l’Etat a très rapidement les effets escomptés. Le retour au Franc plonge le pays dans le chaos et sert de prétexte à l’accélération de la mise en place du programme caché. Les plus riches, gagnant 5.000€ par mois et plus, voient leurs revenus imposés à 75% ; le salaire minimum s’effondre à des niveaux albanais tandis que l’ensemble des pensions et retraites est amputé de près de 50% ; les prix s’envolent, à tel point que Mohamed Hollande est contraint de respecter sa promesse de blocage des prix de l’essence lorsque le litre de sans plomb atteint le niveau historique de mille francs, l’équivalent de douze euros, selon le nouveau cours de change.

 

La deuxième phase de son quinquennat fut une agréable promenade de santé dans un pays sinistré par un taux de chômage de 50%. L’expropriation des entreprises du CAC40 était passée comme une lettre à la poste (expression amusante dans un contexte de Poste en faillite) de même que l’instauration du Salaire Unique versé par l’Etat sous la forme de divers bons d’alimentation, de vêtements, d’essence tant qu’il en restait et d’un petit pécule en Dinar Bolchevique, la nouvelle devise officielle du pays. La France était ruinée mais enfin authentiquement de gauche. Gauche molle qu’ils disaient ? Lorsqu’en 2017 l’état d’urgence fut décrété, à la suite de la réélection triomphale de Mohamed Hollande au premier tour de la présidentielle, avec 97% des suffrages exprimés, nul ne s’étonna de voir dorénavant camper les chars de l’armée chinoise dans les principales artères de la capitale et des grandes villes du pays. Mohamed Hollande vendit ce qui restait de la France à la Chine et prenait désormais ses ordres auprès des autorités du Parti Communiste Chinois.

 

Sur le plan social, il n’avait guère perdu de temps non plus. Dès les premiers mois de sa présidence, le droit de vote avait été accordé aux étrangers résidant sur le territoire depuis au moins six mois, réguliers comme clandestins, des créneaux horaires réservés aux femmes musulmanes étaient désormais la règle dans toutes les piscines de France, la loi sur le voile à l’école comme celle sur l’interdiction de la burqa avaient été abolies et le Président fraichement élu avait de suite réglé l’épineuse question des repas confessionnels à l’école : tout le monde mangerait désormais halal et l’élevage du porc serait rigoureusement interdit sur le territoire.

 

Le résultat de cette nouvelle politique porta ses fruits dès les municipales de 2014 qui furent un véritable raz de marée pour la nouvelle formation politique créée sur les décombres fumants du Parti Socialiste. Le Parti Musulman et Bolchévique de la Liberté (NDA : le PMBL, rebaptisé aujourd’hui PUE, Parti Unique de l’Etranger) s’était arrogé la quasi totalité des municipalités du pays. Enfin musulmane, la France avait pu abandonner ce vieux et poussiéreux concept de laïcité qui gangrénait son identité de gauche, et abolir ce curieux concept de séparation de l’Eglise et de l’Etat.

 

François était devenu Mohamed en 2016, et le 6 mai 2017, pour l’anniversaire de son élection, c’est tout le pays qui fut contraint à la conversion. Les églises, les synagogues et autres temples mécréants furent consciencieusement détruits, un par un. Lorsque le dernier curé fut pendu avec les tripes du dernier bourgeois, la République avait vécu et Mohamed Hollande rebaptisa le pays : le Grand Califat Hexagonal et Bolchevique (le GCHB) remplaça la « France », un étendard rouge frappé d’un croissant vert se substitua au drapeau tricolore et l’internationale interprétée en arabe par Khaled devint l’hymne national. La transformation du pays était enfin achevée. La politique religieuse et sociale du GCHB se faisait désormais à Téhéran, ce que Pékin avait accepté sans mal. Les dirigeants chinois étaient pragmatiques avant tout et avaient bien compris que l’ancienne Europe était désormais musulmane. « Si tu ne peux pas battre ton ennemi, allie-toi avec lui pour régner sur le Monde. », ce vieux proverbe mandarin avait permis l’inflexion de la doxa communiste au sujet de l’opium du peuple. L’économie pour Pékin, le sociétal pour Téhéran, les rôles étaient désormais bien répartis entre la Chine et l’Iran. Mohamed, lui, avait été nommé Grand Calife Bolchevique à vie.

 

Ô bien sûr, il y avait eu de la casse. La Droite avait offert une certaine résistance au changement, mais ça aussi, le Président nouvellement élu l’avait parfaitement anticipé. Il l’écrasa dans l’œuf, sans pitié ni remords : il nomma Fatoumata McOcee à la tête de sa police politique.

Mohamed connaissait la jeune femme depuis longtemps. Elle et Youssouf Axlovitch avaient, à sa demande, œuvré à sa propagande politique en lançant dès 2009 le site révolutionnaire « Les Cahiers du Catch », dont le traitement de l’actualité de la WWE n’était qu’une couverture. Lorsqu’il lui avait proposé de briser ce qui restait des forces fascistes de l’UMP, elle avait posé deux conditions : renommer la police politique « Tcheka » en hommage à son idole Félix Dzerjinski et recevoir carte blanche pour rayer la Charente de la carte de France. Mohamed Hollande s’empressa d’accepter. Il ne l’avait jamais regretté.

 

Le premier geste de Fatoumata McOcee fut de loger une balle dans la tête d’un prénommé Ted Éhaisse après l’avoir torturé pendant des jours et des nuits. Son acte fondateur accompli, elle mit en œuvre et participa personnellement à la plus grande purge que l’humanité ait jamais connue, reléguant Staline au rang de figure emblématique de la Gauche Molle. Elle remit au goût du jour le concept de « rééducation par le travail » que les communistes russes n’avaient eu le courage d’exploiter pleinement, fit construire d’immenses centres de détention et déporta sans merci tout opposant au régime, femmes, enfants et vieillards compris. Ces goulags des temps modernes avaient pour unique objectif de faire travailler ses prisonniers jusqu’à la mort. « D’une main de fer, poussons l’humanité vers le bonheur », tel était le crédo de la Police Politique dirigée de main de fer dans un gant clouté par Fatoumata McOcee. L’opposition conservatrice, nationaliste et catholique fut brisée en un temps record et le pays pleura des larmes de sang.

 

McOcee. Il trembla nerveusement à l’idée que la jeune fille serait bientôt dans son bureau, en compagnie de Youssouf Axlovitch, pour le débriefing « Catch » bi hebdomadaire. Conscient de la nécessité d’occuper intellectuellement le peuple, de le distraire tout en l’éduquant, Mohamed s’était rangé à l’avis du rédacteur en chef des Cahiers du Catch et avait fait des programmes de la WWE le centre de sa politique culturelle en lui offrant une place de choix sur la seule et unique chaine de télévision du Grand Califat. Raw et Smackdown étaient diffusés en prime-time le samedi soir et rediffusés chaque jour de la semaine afin de combler les nombreux trous de la grille de programmation. Mais avant chaque diffusion, Mohamed Hollande en analysait méticuleusement le contenu et censurait ce qui lui semblait inadapté à l’éducation des masses laborieuses. Deux fois par semaine, Youssouf, Fatoumata et Mohamed se réunissaient dans le palais présidentiel du Grand Calife, à Clichy-sous-Bois, et décidaient ensemble ce qui était halal (permis, donc autorisé à être diffusé) et haram (interdit donc censuré). Aujourd’hui, c’est le dernier Smackdown qui allait être passé à la loupe et il lui faudrait trancher.

 

Trancher, Mohamed Hollande détestait cela plus que tout. Il tirait nerveusement sur son cigare cubain lorsqu’on frappa à la porte de son bureau. Un jeune homme élancé pénétra joyeusement dans la pièce, suivi d’une femme au regard sombre et dur.

Youssouf Axlovitch était vêtu d’un pantalon vert-bouteille et d’une veste de la même couleur, tous deux en velours côtelé ; une chemise à carreaux, marron et beige, ainsi qu’une écharpe rouge complétaient sa tenue. Il portait une petite sacoche de cuir à l’épaule et arborait un collier de barbe parfaitement entretenu.

Fatoumata McOcee, elle, arborait comme à son habitude un pantalon et un blouson de cuir noir, ainsi qu’un foulard à tête de mort qu’elle portait sur son crâne rasé, en guise de hijab. Ses yeux perçants et noirs comme le jais scrutaient Mohamed, mal à l’aise face à l’assurance et l’arrogance naturelles de la jeune fille. Elle ôta son blouson et ses bras soudain nus dévoilèrent de nombreux tatouages. Parmi une multitude de symboles et de dessins variés, « Casse-toi pov’ con », « Mort aux fachos » et « la liberté, lol » se taillaient la part du lion sur ses avant-bras. Elle s’assit sans y avoir été invitée. McOcee ne respectait décidémment rien ni personne.

 

Le Grand Calife s’essuya le front à l’aide d’une serviette en papier et rompit le silence :

– Salam aleikoum, asseyez-vous, s’exclama-t-il mollement. Et commençons de suite la nalyse du show, j’ai l’inauguration du musée Fidel Castro dans une heure.

Axl s’exécuta et s’assit aux côtés de son amie taciturne et peu au fait du protocole.

– Comment était Smackdown, cette semaine ? attaqua Mohamed en écrasant son cigare dans un cendrier hexagonal.

McOcee fut la première à réagir.

– Une vraie bouse. Les bookers se sont foutus de notre gueule, une fois de plus. Ils se sont mis en mode « pilote automatique » ou bien c’est le stagiaire qui a fait le script, c’est pas possible autrement. C’est un enchainement de combats courts, sans queue ni tête, et qui ne racontent rien. Les storylines n’avancent pas d’un pouce et y’a presque rien à sauver de cette merde infâme. Mais t’inquiètes, Momo, y’a pas grand chose à censurer et les blaireaux seront ravis de se bouffer leur dose de caca hebdomadaire.  

Axlovitch toussota, l’air visiblement gêné par la franchise, le vocabulaire fleuri et le ton quelque peu abrupt de sa partenaire. Il partageait certes son jugement sur ce show plus que décevant et parsemé de ces bizarreries scénaristiques qui l’agaçaient au plus haut point, mais il ne l’aurait jamais exprimé ainsi.

– Youssouf ? soupira Mohamed Hollande.

 – Je ne partage pas l’impulsivité de la camarade Fatoumata, Ô Grand Commandeur des Croyants Bolcheviques, répondit le jeune journaliste. Mais je suis d’accord avec son jugement qui, s’il peut paraitre de prime abord quelque peu lapidaire, n’en est pas moins fort juste. Cet épisode est très décevant, Over The Limit y est très mal mis en perspective, il n’y a aucune ligne directrice mais son contenu est pour l’essentiel Halal, Ô Vénérable Calife. La nalyse est prête et n’attend que votre feu vert pour être transmise au Comité de Censure.

 

Youssouf Axlovitch lui tendit quelques feuillets A4 sur lesquels il avait consciencieusement relaté et commenté le show du vendredi précédent. C’était leur méthode de travail : ils discutaient de chaque séquence et décidaient ensemble si elle devait être classée halal ou haram.

– L’Opener ? commença le Grand Calife.

– Pas mal, répondit Youssouf. Rien d’original, mais du solide : un tag-team match opposant Randy Orton et Sheamus à Chris Jericho et Alberto Del Rio. Classique, puisque les quatre seront opposés en Fatal Four Way lors du prochain pay-per-view, et… 

– Mais putain, ça aussi c’est du foutage de gueule ! s’exclama Fatoumata McOcee. Ils auraient pu jouer un peu avec les dissensions au sein de chaque équipe, non ? Je veux dire, Sheamus a quand même mis un gros kick dans la face de Randy et j’aurais voulu que le match nous raconte cette histoire ! Mais non, il a fallu que les deux faces collaborent à merveille et que le combat s’achève sur un non-sens total : ça chauffe sur le ring, les quatre hommes se frittent la gueule et… RING THE FUCKING BELL ! Ce connard d’arbitre a disqualifié la team heel !

– Je dois avouer que cette fin est surprenante, Ô Camarade Citoyen Chef, ajouta Axlovitch pendant que McOcee pestait à ses côtés et grommelait des insultes en portugais à l’intention des bookers. Surprenante et illogique. Certes, Del Rio pénètre sur le ring pour casser le tombé mais depuis quand est-ce synonyme de disqualification à la WWE ? Puisque toutes les équipes heels procèdent de la même façon sans jamais en subir de conséquences ? Je dois admettre partager les réticences de la Camarade Fatoumata sur le sujet.

– Je comprends vos réserves à tous les deux, conclut Mohamed Hollande. Mais si on se met à sanctionner chaque incohérence, on va se retrouver avec un contenu à 90% haram et le peuple risque de se remettre à penser. En plus, d’après ce que je lis dans votre rapport, ça s’est terminé par une bonne vieille bagarre en ring side, c’est toujours sympa visuellement et le public adore ça.

 

Il se saisit de son tampon encreur « Halal », et l’apposa sur le premier feuillet de la nalyse de Youssef.

– La suite, continua-t-il en regardant sa montre.

– La suite, c’est LE PUTAIN DE BON MOMENT de la soirée mon pote, s’écria Fatoumata, A « fucking crazy » J contre Kaitlyn. AJ, c’est le futur au féminin de la WWE si Vince a encore quelques neurones qui fonctionnent correctement. AJ c’est celle qui se permet de squasher une fille qui lui rend dans les 20 centimètres et au moins autant de kilos, sans que ça choque personne. Elle a tout, le regard, le langage corporel, de l’intensité et un catch technique. C’est pas compliqué, Kaitlyn a tenu trente secondes face à AJ Furie. Dès qu’elle met un pied sur un ring, la petite et frêle jeune fille, fragile et innocente, se transforme en un démon furieux et destructeur. Je la kiffe, même si elle n’a pas eu les corojones de foutre un coup de pied dans les couilles de Bryan.

McOcee reprit son souffle et se servit un verre de vodka pour se désaltérer. Fin connaisseur des humeurs de la jeune femme, Mohamed la laissa poursuivre sans l’interrompre tandis qu’Axlovitch approuvait son amie en hochant ostensiblement la tête.

– Pour conclure la séquence, Bryan s’est pointé, a laissé croire à AJ qu’il était prêt à tout reprendre de zéro avec elle, avant de balancer comme un gros bâtard que c’est sur Kaitlyn que son choix s’est en fait porté. AJ a quitté le ring furax et je ne donne pas cher de la nouvelle meuf du Yes Man. Elle va morfler, la bodybuildeuse.  

McOcee s’interrompit et défia Mohamed Hollande du regard.

– Halal, je pense qu’il n’y a pas de discussion possible, conclut-elle l’air bravache.   

– Halal, reprit le Grand Calife en appuyant fermement son tampon sur le deuxième feuillet de la nalyse. Continuons.

 

– Big Show contre Bryan, immédiatement après la séquence AJ, enchaina Axlovitch. Encore un combat court, une minute à peine, et à l’issue contestée : Daniel porte son Yes Lock sur le géant qu’on imagine mal ne pas casser la prise mais Johnny Ace fait retentir la cloche au prétexte fallacieux que le Show aurait tapé, ce qui est évidemment faux.

– J’aime l’idée, approuva le chef de l’Etat Musulman et Bolchevique. Ça prouve bien que l’autorité décide de tout et a toujours raison quelle que soit sa décision. C’est ce qu’on applique tous les jours. Halal, mille fois Halal.

– Ce n’est pas tout, ajouta Youssouf. Big Johnny est ensuite monté sur le ring pour humilier le Big Man sur l’air de « tu t’es foutu de ma gueule en imitant ma voix, tu vas payer », et exigeant de lui des excuses publiques, ainsi que…   

– Des excuses publiques qui n’auront lieu que lundi à Raw, le coupa sa compagne. Encore une fois, on nous prend pour des cons. Il a besoin du weekend, le Big Show pour préparer ses excuses ? Les catcheurs sont des crétins, je veux bien, mais le coup des excuses reportées à lundi pour hyper Raw, ça souligne bien l’absurdité du concept de super-show. Smackdown est devenu un programme secondaire dans lequel il ne se passe plus rien. On se fout de notre gueule, pesta la péronnelle.  

– Halal quand même, soupira Mohamed, en se saisissant du feuillet suivant intitulé « matchs des petits nouveaux ».

 

Youssouf continua.

– Pour la suite, nous avons jugé opportun de regrouper les combats des nouvelles têtes du roster, ou de plus anciennes mais au gimmick renouvelé. Ryback, Antonio Cesaro et Brodus Clay bénéficient d’un push plus ou moins marqué et se sont tous trois imposés vendredi dernier à l’issue de combats faciles et rapidement expédiés : Ryback s’est brutalement débarrassé de Heath Slater, en une minute, Antonio n’a eu besoin que de deux minutes et demi pour se défaire d’Alex Riley ; quant à Brodus Clay, il a atomisé Hunico en moins d’une minute. En l’absence de storyline, nous n’avons rien à ajouter de plus, si ce n’est qu’Antonio Cesaro semble prometteur in ring malgré un charisme discutable et un gimmick de rugbyman suisse pour le moins délicat.

– T’oublies qu’il a piqué la camarade Askana à Teddy Long, ajouta McOcee.

– Exact Fatou, rebondit Youssouf. L’entreprise d’humiliation de Long se poursuit. A mon sens, l’ensemble de la séquence peut être classée halal. C’est tellement creux que rien de subversif ne peut s’y glisser.

– Halal, trancha courageusement Mohamed Hollande.

 

– Le segment suivant me semble en revanche poser quelques problèmes, Ô Lumineux Guide du Grand Califat, avança prudemment Axlovitch. Il s’agit d’une interview de Damian Sandow…

– L’intello bourgeois ? l’interrompit le Grand Calife. Ils ont remis cela cette semaine ?

– Malheureusement, continua le jeune journaliste. On ne sait toujours pas bien où ils vont avec ce personnage, mais le gimmick de pseudo intellectuel arrogant ne fait plus aucun doute.

– Je le sens pas ce mec, ajouta Fatoumata. Il a une gueule d’électeur UMP. J’en ai assez torturé pour savoir de quoi je parle.

– Haram, jusqu’à ce qu’on comprenne ce que la WWE compte vraiment faire de Sandow, décida Mohamed Hollande. Pour le moment, il ne me semble pas nécessaire que la population en sache plus sur ce qui ressemble fort à un bourgeois réactionnaire ennemi du Peuple et de la révolution prolétarienne.

– Si on avait des couilles, on me paierait un billet d’avion pour que j’aille buter ce connard, marmonna McOcee entre ses dents.

Le Grand Calife fit mine de ne pas avoir entendu la jeune fille mais retint l’option et fit signe à Axlovitch de continuer. Le jeune homme toussa légèrement et s’exécuta d’une voix claire.

– On a un autre problème, Ô Vénéré Chef Suprême des Communautés. Il s’agit du match opposant R-Truth à Jack Swagger. Il n’y a pas grand-chose à en dire, si ce n’est que Dolph Ziggler et Kofi Kingston, évidemment présents en ring side sont intervenus pendant le combat. Et à ma grande surprise, R-Truth s’est imposé à la suite d’une manœuvre illicite de Kofi. Les gentils ont gagné en trichant.

 

Les gentils ont gagné en trichant. Mohamed Hollande suivait le catch depuis assez longtemps pour savoir que la WWE ne reculait devant aucune sorte d’incohérence au moment de rédiger ses scénarios bancals, mais ces énormités l’étonnaient toujours. En soi, cela n’était pas bien méchant, mais le Grand Calife savait que ce genre de détails exaspérait Youssouf. Et puis, il y avait cette image un peu subversive du gentil trichant pour triompher…

– Tout le monde triche tout le temps, asséna crânement McOcee pendant que Mohamed Hollande se perdait dans les méandres de sa pensée confuse. Nous, par exemple, on est gentils, et on triche tous les jours, non ?

– Ce qui nous est permis ne l’est pas au peuple, Camarade Fatoumata. En autorisant cette séquence, nous prenons le risque que le peuple s’identifie à ses héros et voit dans ce segment une incitation à contourner les règles. Ce n’est pas acceptable, c’est hautement Haram. 

Le ton du Grand Calife ne souffrait aucune contestation possible et la jeune fille interrompit là son raisonnement provocateur. Il restait trois séquences à traiter et la faiblesse du contenu du show incitait tout le monde à en finir le plus rapidement possible.

 

– La suite ? enchaina le chef de l’Etat. 

– Aussi chiante qu’un dimanche pluvieux sans vodka ni drogue, Chef, lui répondit McOcee. La Team Cobro, Santino et Ryder, opposés à des revenants, Titus O’Neil et Darren Young. Je pense que l’objectif était de faire des deux évadés de NXT une team crédible : ils ont de jolis slips bleus, ont fait quelques moves d’équipe et ont terrassé les clowns. Pour le reste, RAS.    

– Notons tout de même que la WWE a eu le bon goût de regrouper deux afros-américains au sein d’une même équipe, ce qui est parfaitement cohérent avec la politique communautariste que nous menons, Ô Esprit Supérieur, ajouta Axlovitch en faisant un clin d’œil appuyé à Mohamed Hollande.

– Leur gimmick est aussi ridicule que cela ? questionna le Grand Calife.

– Pire que tout, Momo, s’esclaffa Fatoumata McOcee. Ils beuglent des trucs incompréhensibles en poussant des cris stupides. On dirait des singes trisomiques.

– Halal, ça me parait conforme à l’esprit du Grand Califat Hexagonal et Bolchevique, conclut-il, l’air vaguement martial. Le segment est validé.

 

– Allah guide vos pas, Ô Commandeur Céleste, s’inclina Axl. La nalyse touche à sa fin. Il ne nous reste plus qu’à évoquer deux séquences illustrant une fois encore la paresse excessive de l’équipe chargée du booking de ce Smackdown. Car non contents d’avoir organisé un tag team match Randy et Sheamus contre Jericho et Del Rio en ouverture de show, ils ont eu le toupet de programmer des un-contre-un mettant aux prises les quatre hommes. Ainsi, la Vipère et le Mexicain s’affrontèrent-ils en milieu de show tandis que Chris et l’Irlandais eurent les honneurs du main event.

– Enfin ! Le main event, le morceau de choix, la pièce du chef, le moment à ne pas rater, le clou de la soirée ! Racontez-moi dans le détail tout ce qu’il y a à en dire, ordonna le Grand Calife, en faisant de grands gestes avec ses petits bras ridicules.

– Ben rien de rien, rétorqua brutalement McOcee. Y’a strictement rien à en dire, tellement c’est nul et convenu. Les bookers nous ont vraiment pris pour de jambons.

 

Mohamed et Youssouf tressaillirent à l’évocation de cet aliment ô combien haram et Fatoumata ajouta promptement :

– D’ailleurs, c’est pas que j’m’ennuie, mais j’ai trois anciens électeurs de Sarko, CE GROS FILS DE PUTE, à torturer pendant des heures et je n’ai pas la journée devant moi. J’aime avoir le temps nécessaire pour bien faire les choses.

La jeune femme n’ajouta pas un mot de plus, se leva, enfila prestement son blouson de cuir et quitta la pièce sans un regard pour les deux hommes, en fredonnant l’air de « cult of personality » du bout des lèvres.

 

– Elle est de pire en pire, non ? demanda Mohamed Hollande en s’essuyant le front une nouvelle fois.

– Il ne me semble pas, Ô Elu du Peuple de Gauche, je l’ai toujours connue comme ça. Mais revenons à nos moutons halal, Citoyen Chef : Fatoumata l’impétueuse a mille fois raison, même si sa langue emprunte parfois des chemins obscurs, à la limite de la subversion. La programmation de ces deux matchs illustre bien la paresse intellectuelle dominante dans le bloc capitaliste. Non pas que les belligérants ne furent pas à la hauteur de l’enjeu, non. Randy Orton et Alberto Del Rio livrèrent par exemple un combat fort plaisant, conclu par une disqualification du Mexicain après l’intervention de son valet,  et Chris Jericho, tout comme le valeureux Sheamus, ne furent pas en reste et honorèrent de tout leur talent le public présent dans la salle, cependant…

– Youssouf, si tu pouvais arrêter de parler comme dans un livre… le coupa Mohamed Hollande. J’ai mal au crâne et je suis pressé.

– Mais bien sûr, Ô Illustre Faiseur de Vérité ! En gros, les deux combats se sont terminés par des disqualifications, comme l’opener, donc bon, ça va bien, hein ! Les bookers nous ont fait le coup trois fois dans la soirée, faudrait peut-être voir à pas nous prendre pour des cons. Et puis ce final où les heels se balancent leur finisher à la gueule, et où les faces se toisent fièrement, merde, j’ai rarement vu un truc aussi convenu. Halal, certes, mais terriblement convenu.

– Halal, soupira bruyamment le Grand Calife en apposant une dernière fois son tampon sur l’ultime feuillet de la nalyse d’Axlovitch. Tu peux te retirer, Youssouf. Merci de ta fidélité musulmane et bolchevique.

– Qu’Allah apporte paix, prospérité et communisme à ta famille, Ô Enorme Commandeur de la Paix sur Terre, psalmodia Axlovitch en s’inclinant vigoureusement. Allah akbar et Staline sur les tiens.

 

Le Grand Calife était enfin seul. Il ne regrettait pas d’avoir financé les Cahiers du Catch en 2009, ni de travailler étroitement avec Axlovitch et McOcee aujourd’hui, mais leur présence était parfois oppressante. Et Mohamed détestait se sentir oppressé. Il haussa les épaules d’un air résigné et se concentra sur son prochain discours. Il y serait question de l’ancienne opposition. « Ensemble, choisissons la France », c’est ce qu’ils disaient. Il lola de bon coeur, enfila sa veste et quitta la pièce en jetant un regard malicieux au portrait de François Mitterrand qui tronait au dessus de son bureau. Le vieux serait fier de lui.

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