Catch

A kind of magic

L’illusion est la première apparence de la vérité

Rabindranâth Tagore

 

L’été est souvent propice à la rédaction d’articles légers, un peu décalés et tranchant avec notre quotidien de suiveurs attentifs des shows hebdomadaires de la WWE. C’est ce que s’est dit McOcee dont l’ébauche de papier traînait depuis trop longtemps dans les cartons poussiéreux de son grenier mental. Prenant son courage à deux mains, le taureau par les cornes et son clavier dans le bon sens, elle s’est attelée à la tâche pour nous faire part d’une grande révélation : le catch et la magie, ben c’est presque tout pareil.

 

 

Catcheur ou magicien?

 

 

Catch et Magie, comparaison pas si con

 

Depuis le lancement du site, nous nous plaisons à le marteler sans relâche : le catch, c’est la vie, le catch est partout, le catch et ses acteurs principaux se comparent à tout. Politique, football, personnages historiques, animaux sauvages, héros de dessin animé… il n’est guère de sujets qui échappent à l’emprunt de références catchesques, nous l’avons déjà souligné avec force et enthousiasme sur ces pages. Mais peut-être n’avions-nous jamais trouvé meilleure comparaison que celle que je soumets aujourd’hui à votre regard froid, analytique et avisé. Oui, cette fois, tout coule de source et s’impose comme une évidence à la limite du truisme grossier. Pour une fois, aucun raisonnement capilotracté ne nous sera nécessaire pour démontrer ce qui ne devrait même pas avoir à l’être. Comment ne pas avoir pensé plus tôt à ce lien de parenté si naturel qu’il en devient déconcertant ?  

 

L’analogie qui saute immédiatement aux yeux, c’est que ces deux disciplines mêlant prouesses techniques, illusion et grand spectacle sont bidonnées. Les catcheurs ne se foutent pas vraiment des mandales dans la tronche et les magiciens ne font pas vraiment disparaitre des objets, pas plus que des lapins ne naissent dans leur chapeau. Et c’est justement cette analogie originelle qui lie inextricablement les deux disciplines, au point qu’elles paraissent avoir en commun une bonne partie de leur ADN. Car si le catch et la magie sont truqués, il faut nécessairement dissimuler le subterfuge à leur public respectif, ce qui implique logiquement de la part de ce même public qu’il accepte d’assister à un spectacle truqué. Vous voyez où je veux en venir ? Reprenons l’exemple de l’apparition du lapin : in kayfabe, le chapeau est vide et le magicien n’admettra jamais le contraire. Et au moment de l’apparition de l’animal à poil doux, l'assistance suspend volontairement son incrédulité, bien aidé en cela par la promo et les gimmicks parfois chamarrés de ces artistes prestidigitateurs. Troublant, non ? Alors, développons un peu.

 

 

      

La WWE n'a exploité qu'à une seule reprise le gimmick du magicien, avec Phantasio, qui n'a fait en tout et pour tout qu'une apparition. Les créatifs ont sûrement été pris de vertige au moment de booker ce mélange explosif de deux génomes bien trop proches pour pouvoir cohabiter au sein du même programme.

 

 

Des techniciens ET des acteurs

 

C’est un débat que nous avons souvent sur ces pages. Si la technique pure est bien évidemment nécessaire pour devenir un très grand catcheur, elle n’est pas une condition suffisante. Je sais bien qu’il existe une école de pensée catchesque qui ne partage pas ce point de vue, mais elle me semble très largement minoritaire au sein de la communauté des suiveurs, ou tout du moins sur nos pages. Pour être une superstar, il faut donc être autre chose qu’un mec qui simule une baston sur un ring. Il faut être acteur, vivre son gimmick, donner de la consistance à son personnage. Être capable de faire vibrer une foule, tout seul avec son micro, sa bite et son couteau. Être crédible dans les segments backstage, être capable de donner de la vie à une storyline, être doté de ce petit supplément d’âme qui permet d’emporter l’adhésion inconditionnelle du public. Et une petite pointe d’humour en plus est toujours appréciée. Eh bien, un très grand magicien, c’est exactement la même chose.

 

 

Bon, ok, pas tout le temps.

 

 

Depuis l’origine, les magiciens sont des bonimenteurs qui se servent des mots autant pour assurer le spectacle, divertir le public et lui raconter une histoire que pour détourner l’attention de l’auditoire et in fine tromper le spectateur. D’ailleurs, le célébrissime prestidigitateur français Jean-Eugène Robert-Houdin appelait le discours qu’exécute un magicien le « boniment » et écrivait déjà au XIXe siècle que « le boniment doit persuader, convaincre, entraîner. Ardente improvisation, préparée de longue main et souvent revue et corrigée par l'usage, le boniment doit atteindre les dernières limites de l'éloquence, éblouir le public par un étalage de phrases sonores et emphatiques. »

Remplacez boniment par promo, vous verrez que ça fonctionne à merveille. Ainsi, la magie sans boniment ne serait-elle ni plus ni moins qu’un show de catch sans promo : un enchaînement de prouesses techniques finissant par lasser les spectateurs non spécialistes, c'est-à-dire quelque 99% d’une salle de spectacle normalement constitué.

 

À titre d’exemple, regardez par exemple cette vidéo de David Copperfield. Il y interprète un grand classique du genre, le crayon qui passe au travers du billet de banque sans pour autant le déchirer. Sur trois minutes et demie de performance, le tour en lui-même ne dure qu’à peine une minute, le reste du temps étant alloué au show et au discours qui crée l’ambiance voulue et amuse le public, avant d’atteindre le climax, ce moment magique qui nous fait pousser des « wooaaaa » et autres « oh my god ! », comme lors d’un hotspot sur un ring de la WWE. Le tour est ici assez banal (mon fils sait le réaliser), mais Copperfield le transcende par son discours (ce que mon fils ne parvient pas à faire), et évidemment le réalise à la perfection.

 

 

Comme chez les catcheurs, les coupes de cheveux qui déménagent sont monnaie courante parmi les magiciens.

 

 

Un autre exemple encore plus frappant : ici, Bernard Bilis réalise trois tours de cartes parmi les plus simples qui soient. Les trois manipulations basiques que vous apprenez lors de votre première plongée dans le monde passionnant de l’art de la cartomagie, notamment celui piégeant la Miss France présente sur le plateau. Concentrez-vous, délivrez-vous du boniment de Bilis (ce que permet la vidéo, mais serait peine perdue en live) et vous aurez de bonnes chances de comprendre comment la carte choisie par la belle créature est « forcée ». Tout le reste, c’est de la mise en scène. Deux bon gros brawlers peuvent bien se foutre sur la gueule sans faire étalage d’une technique folle à partir du moment où ils nous racontent une chouette histoire ? La magie utilise les mêmes ficelles.

 

Pour ceux que ça intéresse, jetez également un œil attentif sur cette vidéo dont la qualité est malheureusement plus que moyenne. James Brown y exécute un très grand numéro de close-up et hypnotise ses cobayes grâce à un débit de paroles impressionnant. Encore une fois, si vous arrivez à vous détacher du boniment de l'artiste, peut-être parviendrez-vous à suivre un peu la pièce. 

 

 

Si ce James Brown était magicien, on pourrait dire qu'il a un look de vieux catcheur sur le retour. Mais comme il ne l'est pas, ce serait complètement con de faire une vignette sur cette comparaison débile.

 

 

Des personnages et des gimmicks. 

 

Si les meilleurs magiciens sont aussi de remarquables showmen au sens de la mise en scène aiguisé, certains vont même jusqu’à se créer un personnage, se rapprochant là des gimmicks de leurs collègues catcheurs. Ainsi en est-il par exemple de notre Garcimore national, immédiatement identifiable grâce à son rire, son humour si particulier, son look aussi improbable qu’intemporel et ses tours « ratés » qui en cachent d’autres, parfaitement exécutés.

 

Plus moderne, tout aussi reconnu (bon ok, mondialement connu), Criss Angel joue, lui, de l’effet cool du magicien à l’aise dans son siècle. Adepte de Street Magic (magie de rue, mais le fan de magie, comme celui de catch, use et abuse d’anglicisme, nous le soulignerons plus bas), il cultive un look de rocker gothique et son apparence est toujours extrêmement soignée. Il a même lancé sa propre marque de vêtement, un peu comme si Goldust se mettait à vendre ses costumes de scène pour que les gens les portent dans la rue ! Criss Angel a également sa propre « magic-phrase », qu’il martèle à la moindre occasion : « this is real magic ! », bref, il s’est construit un personnage identifiable dans la rue, à la télévision ou sur youtube où ses vidéos de grande illusion font un tabac.

 

 

Lorsque je le vois grimper sur une table, je m’attends toujours à une Swaton Bomb!

 

 

Et que dire du Masked Magician, ce mystérieux prestidigitateur qui sévissait sur Fox à la fin des années 90 et dont les vidéos continuent de rencontrer un énorme succès (on y reviendra) sur la toile ? Tout droit sorti de l’époque WWF où l’on osait tout, sorte de clone du Shockmaster mais en version illusionniste, il arborait en permanence un masque et ne prononçait jamais un mot, gimmick à mi-chemin entre le Luchador de Tacos City et le facétieux lechenpraun muet. Kitchissime, comme bien des personnages gravitant autour de la fédération de Stamford.     

 

 

My tailor is rich

                                                                           

La magie et le catch ont également en commun l’amour du jargon incompréhensible pour le profane et un goût prononcé pour les anglicismes. Si les catcheurs ont peur du botch, les magiciens eux, craignent par-dessus tout le flash, ce court moment où l’on se rate et où l’objet que l’on dissimule, la carte doublée ou la pièce escamotée apparaissent aux yeux du public. Le botch ou le flash sont la hantise de ces deux corporations faites du même bois.

On ne fait pas de magie rapprochée, mais du close-up ; et la street magic, ç’a tout de même un peu de gueule que la magie de rue. Oui, nous aussi aimons manier un vocabulaire incompréhensible à qui n’est pas initié. Empalmage, double ou triple lift, forçage, mélanger hindou ou russe, gimmick (qui a ici un autre sens), misdirection, ne cherchez pas à comprendre, vous ne pouvez pas test. Sachez seulement qu’il y aurait matière à rédaction d’un dictionnaire spécifique qui ne ferait pas pâle figure en comparaison avec notre dico des termes du catch.   

 

 

Autre ressemblante troublante: en magie, les filles sont toutes de jeunes bonnasses aux seins comme des obus et dont elles ne cachent rien ou si peu.

 

 

Motus et bouche cousue

 

Le kayfabe tu respecteras en toutes circonstances, cela pourrait tout aussi bien être le premier des commandements de Vince McMahon que celui de David Copperfield et compagnie. La culture du secret est soigneusement entretenue par la WWE et fait partie intégrante du business. Mark Calaway n’existe pas, Rey Mysterio se douche avec son masque et Kaitlyn est une catcheuse. Et surtout, les combats ne sont pas préparés, les résultats sont incertains, soumis à la rude loi de l’aléa sportif, les prises sont bien portées pour de vrai. À Stamford, tout se structure autour du kayfabe et on préfèrera toujours la torture à l’aveu que tout le grand barnum est bidonné dans son intégralité. Dans le monde mystérieux de la magie, c’est encore pire.

 

Il faut avoir trainé sur les forums dédiés à cet art pour comprendre que la culture du secret est une seconde nature chez tous les magiciens. On n’y révèle jamais rien et quiconque oserait s’aventurer sur le terrain de la divulgation d’un tour serait sévèrement jugé par ses pairs et immédiatement exécuté en place de Grève. Vous avez d’ailleurs tous dû en faire l’expérience au moins une fois. Qui n’a jamais supplié un magicien de lui dévoiler un de ses trucs ? Qui ne s’est jamais cassé les dents sur le refus poli mais ferme d’un manieur de cartes ou de pièces de monnaie ? C’est la règle numéro un que tous ceux qui sont initiés doivent scrupuleusement respecter : on ne trahit jamais un tour. Jamais, même pas un tout petit comme le demandent parfois les pauvres fous qui croient pouvoir accéder d’un claquement de doigts aux arcanes ancestraux d’une corporation défend savoir durement acquis. Et surtout consciente que le secret est nécessaire à la préservation de son art. Imaginez un monde où les tours de prestidigitation auraient tous été éventés un à un. Un monde où on assisterait aux meilleurs spectacles de close-up de l’air blasé et entendu de celui qui sait. Imaginez un monde sans magie. Voilà pourquoi les professionnels comme les amateurs sont particulièrement attentifs à ce que leur profession reste hermétique et réservée à quelques courageux prêts à s’y dévouer dans les règles de l’art. Et voilà également pourquoi ils pourchassent de leur mépris et de leurs sarcasmes les apprentis Harry Potter qui se font du clic facile sur Youtube en violant la sacro-sainte règle d’or du milieu. Ceux-là mériteraient d’être cloués au pilori, d’autant plus que ce sont bien souvent de piètres pratiquants.

 

 

   

Si Youtube avait existé à son époque, il aurait peut-être fait moins de conneries.

 

 

Il y a quelques années, un sinistre personnage s’est d’ailleurs attiré les foudres de la profession en dévoilant les secrets les mieux gardés de l’art de la prestidigitation. À la fin des années 90, le Masked Magician a animé une célèbre émission sur Fox dans laquelle il révélait absolument tout. De show en show, ce sont des dizaines et des dizaines de tours qui ont été livrés en pâture au public. Close-up, grandes illusions, magie de scène, aucune discipline n’a été épargnée par la grande trahison de celui qui préférait se cacher derrière un masque plutôt que d’afficher sa visage de félon, sûrement pour échapper à la mort. Mais même cette solution radicale aurait été trop douce pour ce criminel endurci et récidiviste qui a plongé dans la consternation et la colère toute la corporation, les modestes amateurs anonymes dont les quelques tours difficilement appris se sont soudainement envolés, sacrifiés sur l’autel du tout doit se savoir et de la transparence absolue quel qu’en soit le prix à payer, comme les stars de la grande illusion qui ne pourront plus jamais marcher sur l’eau ou faire disparaitre des Airbus A320 à la télévision, ou encore les milliers de professionnels qui rament sur les routes et peinent parfois à joindre les deux bouts et dont le gagne-pain, le cœur de métier, les tours les plus classiques furent brutalement dévoilés par un connard masqué et vénal. Que Val Valentino, car c’est de lui dont il s’agit, soit maudit. Il a brisé le rêve de bien des enfants, à commencer par le mien. À cause de lui, certains ne parviendront plus jamais à suspendre leur incrédulité, car désormais, ils savent.

 

 

Depuis le dernière épisode de la série et la révélation de son identité, Val Valentino a changé d'identité et est protégé par le FBI. L'histoire ne dit pas si son nouveau nom ressemble toujours à celui d'un acteur porno ou d'un catcheur.

 

 

Plaidoyer pour une âme d’enfant

 

C’est un sujet que l’on aborde souvent sur ces pages. Nous l’avons écrit à maintes reprises, évoqué au détour de bien des articles : la suspension volontaire d’incrédulité est un élément essentiel pour apprécier un spectacle de catch, que l’on soit novice ou fin connaisseur. C’est ce qui nous permet d’accepter, le temps d’un show, que des types en slip de cuir fassent semblant de se mettre sur la gueule, qu’un mort-vivant puisse se téléporter et contrôler la lumière ou qu’un géant de plus de deux mètres soit le démon préféré du diable. C’est aussi la raison pour laquelle notre poing se serre de rage lorsque notre catcheur favori parvient à se dégager de l’emprise de son adversaire à deux et demi, ou que nous crions de joie quand un certain dimanche de juillet, CM Punk terrasse John Cena à Chicago. Bref, c’est le procédé qui nous conduit à oublier que ce qui se déroule sous nos yeux est truqué et nous donne la possibilité de faire semblant de croire à la véracité d’un affrontement scénarisé de A à Z.

 

La prestidigitation a elle aussi besoin de ce mécanisme pour captiver son auditoire. Qu’elle soit de scène, de rue, en close-up, qu’elle ne nécessite que de simples cartes ou quelques pièces de monnaie, ou qu’au contraire elle demande des moyens considérables et télévisés ainsi qu’une armée de figurants, la magie ne fonctionne à plein que si son public accepte de se laisser berner et préfère se contenter d’un Oh my god émerveillé plutôt que d’analyser froidement ce qui se déroule devant lui, avec la rigueur et l’œil scientifiques de celui à qui on ne la fait pas. Cette comparaison vous paraitra peut-être capilotractée : après tout, incrédulité suspendue ou non, le spectateur d’un tour recherche quasi systématiquement à percer le secret du prestidigitateur qui exerce son art sous ses yeux. C’est de bonne guerre et cela fait partie du jeu depuis toujours. Cela structure même l’apprentissage de la discipline, le magicien se sachant en permanence épié par une assistance qui attend le faux pas afin de comprendre enfin pourquoi l’as de cœur qu’on vient de remettre au milieu d’un paquet de cartes se retrouve miraculeusement dans la poche intérieure d'un spectateur.

 

 

À ce niveau là, il ne faut pas botcher sa prise!

 

 

Dès lors,  vous pourriez me dire qu’il est paradoxal de parler de suspension of disbelief lorsque justement, le public n’a de cesses de déjouer les efforts d’un artiste dont l’objectif est justement de berner son auditoire. Mais ce serait avoir, à mon sens, une approche extrêmement réductrice de la suspension volontaire de l’incrédulité. Ce serait oublier que cette suspension est volontaire et ne fonctionne que si l’on parvient à conserver un regard et une âme d’enfant, comme lorsque l’on assiste à un match de catch. Car après tout, qu’est-ce qui nous fait le plus kiffer dans un show, si ce n’est la possibilité de marker comme des malades sur un catcheur, une rivalité, un enjeu extraordinaire ? Suspendre son incrédulité, c’est redevenir, le temps d’un spectacle, un gamin, celui qu’on appelle un peu ironiquement un « mark », afin de pouvoir serrer le poing spontanément lorsque notre champion l’emporte ou au contraire pester avec force lorsqu’il est terrassé par un adversaire que l’on déteste forcément. C’est finalement accepter d’avoir une dizaine d’années, cet âge où on ne se pose guère de questions, cette période de la vie qui veut que ce que l’on voit soit nécessairement vrai.

 

Le charme de la magie n’opère peu ou prou qu’à la même condition, si et seulement si le public accepte l’émerveillement que provoque un tour de cartes ou une disparition d’objet. C’est en ce sens que l’incrédulité est suspendue. Oh bien sûr, on cherche à percer le mystère, c’est humain. Mais on ouvre de grands yeux juvéniles à chaque miracle que l’on ne comprend pas, que l’on accepte même et surtout avec joie de ne pas comprendre. Et lorsque j’évoque un regard ou une âme d’enfant, je pense toucher du doigt ce qui fait que l’alchimie nait entre le magicien et son auditoire. J’ai bien conscience de la difficulté à transmettre cette notion et j’ai d’ailleurs la sensation d’être quelque peu confuse. Pratiquant moi-même un peu et péniblement le close-up, je vais tenter d’être plus explicite en m’appuyant sur mon expérience personnelle.

 

 

Pour ses débuts dans la magie, McOcee a choisi un costume de scène sobre et classique. Existe aussi en version Diva WWE avec une ceinture à la place du chapeau.

 

 

Le close-up, pour ceux qui ne connaissent pas le terme, c’est de la magie rapprochée. On l'exécute littéralement sous les yeux de son public, à quelques centimètres seulement. Le moindre dérapage se paie cash mais surtout, on sait presque immédiatement si le charme opère ou non, si l’auditoire est prédisposé à voir des cartes disparaitre, apparaitre ou se transformer mystérieusement ou si le seul fait que le tour soit évidemment truqué tue dans l’œuf tout l’intérêt du spectateur. Et il n’y a rien de pire, pour un magicien amateur que de lire dans les yeux de son auditoire que ce que l’on fait ne fonctionne pas, quand bien même on exécuterait des prouesses magiques à la perfection. On pourrait sortir une Ferrari de son anus que cela ne fonctionnerait pas plus, car le seul fait que cela soit bidonné empêche tout émerveillement de l’expert-comptable en puissance devant les yeux duquel se déroule le tour. Il ne voit pas, ne comprend pas, mais SAIT, et cela suffit à disqualifier la performance et l’intérêt de la discipline quelle que soit l’énormité du truc. Un éléphant jaillirait de sa poche qu’il n’en cillerait pas pour autant.

 

 

– Maman, il faut que je t'avoue quelque chose…

– Dis-moi tout ma chérie!

– J'aime le catch et la magie.

– C'est horrible, ne le dis jamais à personne.

-Je suis désolée maman.

– Tu ne voudrais pas plutôt être lesbienne? Ce serait plus facile pour ton père.

 

 

Ces tristes personnages à la vie grise et sûrement quasi exclusivement faite d’analyses de feuilles Excel, ces individus qui ne parviennent à l’orgasme qu’à grands coups de tableaux croisés dynamiques et dont le plus beau cadeau d’anniversaire serait sans doute une calculatrice scientifique dernier cri, ces hommes et femmes qui n’ont jamais eu moins de cinquante ans même lorsqu’ils n’en avaient que dix, on les reconnait au premier tour, au premier coup d’œil, au premier regard torve et vide qu’ils vous adressent. On lit d’abord comme une sorte de pitié dans leurs yeux, avant même que ne débute le tour. « De la magie ? Lol, c’est pour les enfants », semblent nous hurler silencieusement à la face ces crétins à la vie aussi terne que leurs costumes ou tailleurs. Et puis, le couperet tombe, à la fin du tour, une fois le climax enfin atteint. On s’en doutait ; dès le début on a bien vu que quelque chose ne collait pas. Mais on se dit qu’on va tout de même leur arracher un Oh my god lorsque la carte qu’ils ont signée de leur main et replacée au milieu d’un paquet, se retrouvera comme par enchantement dans la boite que l’on pensait vide et que le magicien n’a pas approchée ! Et puis finalement, non. Ça ne fonctionne pas. On le sait, immédiatement. Cela transpire de tous leurs pores obstrués par les toxines du rationalisme excessif et brutal qui rongent leur corps et leur âme. Rien ne brille dans leur prunelle et ce qu’ils vous hurlent maintenant à la gueule, toujours aussi silencieusement, ressemble grosso modo à « mais Lol quoi, comment veux-tu qu’on soit impressionnés par ce qui est par définition bidonné ? Tu peux me montrer tes cartes ? ». On peut bien les leur montrer. Ils ne changeront pas d’avis ni d’attitude malgré tout ce que vous pourriez leur montrer.

 

 

La littérature leur rend souvent hommage.

 

 

Pire encore, figurez-vous que cette posture de vieillard acariâtre et cartésien n’est pas l’apanage de l’adulte. Aussi incroyable que cela puisse paraitre, il y a des enfants qui naissent vieux, ce que je trouve particulièrement effrayant. C’est fort heureusement très rare, car si tous les gamins étaient ainsi, le monde courrait à sa perte, n’en doutons pas un seul instant. Mais d’expérience, je sais que cela existe, j’en ai rencontré. Il n’y a rien de pire qu’un môme qui assiste à un spectacle de magie avec des yeux d’adulte blasé, incrédules et inexpressifs. Lorsque l’on tombe sur ce genre de tristes énergumènes, on range ses cartes, son chapeau et ses lapins, et on change de sujet en proposant par exemple un débat autour du théorème de Pythagore ou sur la meilleure façon d’atteindre l’orgasme en remplissant sa déclaration d’impôts.

 

 

– Maman, je peux aller faire mes devoirs, Maintenant?

– Non Junior McOcee, tu vas d'abord me terminer l'épisode de Raw de cette semaine puis tu regarderas le dernier show de David Copperfield sur Youtube. Et il faudrait peut-être que tu termines le Royal Rumble que tu as commencé sur ta PSP. Après, tu pourras faire tes devoirs.

 

 

Avouez-le, vous avez tous ressenti la même chose. Oui, je suis certaine que c’est arrivé à chaque fan de catch qui peuple ces pages. Un moment de faiblesse ou d’égarement. Un verre en trop. Une confiance aveugle en un vieil ami. Et on se met à avouer l’inavouable : on aime le catch. On le regarde même toutes les semaines que Vince fait. Pire encore, on écrit parfois des articles pour un site internet dédié à cette riante discipline. Qui ne s’est jamais laissé aller à tout dévoiler de sa passion ? Et qui n’a jamais aperçu ce regard fait de condescendance, de pitié et d’une pointe de mépris naitre dans les yeux de son interlocuteur ? Tu aimes le catch, mais c’est pour les débiles, nous disent-ils en substance. Mais leur regard a souvent parlé avant même que ne s’ouvre leur bouche d’adulte atrabilaire ou d’enfant désabusé. Et on en revient à notre gamin qui n’aimait pas la magie. À mon avis, il n’aime pas le catch non plus. Alors, et je le demande solennellement et en guise de conclusion à tous les contrôleurs de gestion de la planète : lorsque vous assistez à un spectacle de catch ou de magie, acceptez de suspendre un peu votre incrédulité, le temps d’un show. Ou à défaut, laisser vos enfants rêver. Ils ont bien le temps d’apprendre que la colonne actif doit toujours correspondre à la colonne passif. Si j’ai bien compris, car la comptabilité est pour moi une science aussi obscure qu’absconse. Voilà bien une discipline que l’on ne pourra jamais comparer avec le catch. Fort heureusement.

 

 

Aussi incroyable que cela puisse paraitre, Super Boring Man n’aime pas le catch. Ni la magie.

               

 

 

Note : À ceux qui souhaitent aller plus loin et accéder facilement à des tours de magie absolument prodigieux, je suggère les programmes télévisés des magiciens Penn and Teller, par exemple cet épisode mettant en scène Michael Vincent, fabuleux manieur de cartes de son état, ici ou encore .

 

Note2: Mes excuses à tous nos lecteurs comptables ou contrôleurs de gestion. J'aurais tout aussi bien pu utiliser inspecteur des impôts ou ingénieur.

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