Catch

Les vases communicants

Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Lavoisier

 

On avait arrêté d’y croire et boum, c’est arrivé : la division tag team semble bel et bien relancée à la WWE! Youpi! Hosanna! Woo! Sauf que du coup, la midcard individuelle est sévèrement dépeuplée…

 

 

Toi là-bas, viens me défier pour le titre de champion des États-Unis? Comment ça tu peux pas, t’es occupé à chasser les titres par équipes? Bon, et toi alors? Pareil? Et toi aussi? Et toi aussi? Et toi là, le cameraman, ça te dit pas? Personne?

 

 

La renaissance de la division tag team, cadeau empoisonné pour la midcard?

 

 

Ne demandez pas ce que vous voulez, car vous risquez bien de l’obtenir, dit l’adage, et il se vérifie en ce moment. Des années durant, l’IWC s’est désolée de l’état catatonique de la division tag team, autrefois glorieuse. Il y a une grosse dizaine d’années, soupirions-nous en consultant nos vieux DVD, Edge & Christian, les Hardy, les Dudley et d’autres duos unis, solidaires et enthousiasmants faisaient du catch par équipe un élément prépondérant du succès des programmes de Stamford. Les équipes avaient droit à de vraies longues et belles feuds, les matchs étaient longs, dramatiques et spectaculaires, et le statut de champions par équipes était synonyme d’excellence.

 

 

Dis donc, paraît qu’ils veulent qu’on splitte et qu’on fasse des carrières solo… Qu’on vise les titres individuels, tout ça…

Oh putain le depush!

 

 

Et puis, tout s’est détérioré. Pourquoi, on l’ignore à ce jour. Peut-être Vince McMahon a-t-il décidé qu’il préférait payer deux mecs se foutre sur la tronche plutôt que quatre, car ça lui faisait faire des économies. Peut-être que le principe, remontant au moins aux Rockers (Shawn Michaels et Marty Jannetty) et à la Hart Foundation (Bret Hart et Jim Neidhart), qui veut que chaque équipe aboutisse à l’émergence d’au moins une star solo, a-t-il fini par essorer les rangs de la division — puisque chaque fois qu’un catcheur cartonnait en duo, il se retrouvait balancé dans des feuds individuelles, guerroyant d’ailleurs souvent avec son ancien partenaire. Peut-être que la multiplication des titres (incorporation du championnat US en 2001, naissance du World Heavyweight Championship en 2002 et surtout, la même année, création d’un second titre de champions par équipes, puisque le WWE Tag Team Championship est venu s’ajouter au WWE Tag Team Championship existant) a réduit d’autant le temps d’antenne dévolu aux équipes… Quoi qu’il en soit, lentement mais sûrement, le catch à deux contre deux a reculé dans la hiérarchie. Les ceintures ont perdu de leur prestige, l’attention des bookers s’est réduite, on a vu d’innombrables couples de stars établies s’allier pour une courte durée sans que cela n’apporte quoi que ce soit à l’art si particulier du tag team, et finalement, ce pilier de la WWE a été renvoyé au second voire au troisième plan des activités de la fédération.

 

 

230 jours en trois règnes pour ces deux-là, par exemple. Vous les reconnaissez? Nous non plus.

 

 

On avait eu un sursaut d’espoir début 2009, quand il fut annoncé que les deux titres existants allaient fusionner lors de Wrestlemania XXV. Las, l’affrontement historique en question, opposant les WWE Tag Team Champions Primo & Carlito aux World Tag Team Champions John Morrison & le Miz, ne fut diffusé qu’en dark match. Un signe bien macabre pour l’avenir du titre unifié. Les Portoricains en sortaient vainqueurs, leurs adversaires splittaient dans la foulée, et la ceinture unifiée… n’avait pratiquement pas droit de cité au cours des trois mois suivants. Rapidement, la WWE décida qu’il était temps d’utiliser une fois de plus les ceintures par équipes pour alimenter les grandes stars. Les frangins perdirent leur or au Bash 2009 contre Edge et Jericho. Après sa blessure, Edge fut remplacé par le Big Show. Jerishow perdrait les ceintures contre DX (Shawn Michaels & Triple H), qui les cèderait ensuite à Shomiz. Pendant une année entière, donc, les titres seraient aux mains de champions bien établis (Miz était en passe de le devenir). Cette époque fut sympathique, mais on voyait bien que tous ces hommes-là visaient plus haut et ne chassaient l’or par équipes qu’en passant, presque par hasard.

 

 

D’ailleurs, le Miz, prévoyant, chopait au même moment la ceinture US, ce qui en dit long sur le statut des titres par équipes.

 

 

Ce n’est qu’en avril 2010 qu’une vraie équipe récupère les quatre ceintures, rapidement rangées au musée et remplacées par les actuelles affreuses breloques de cuivre : la Hart Dynasty (Tyson Kidd et David Hart Smith). On revint alors à une situation à peu près normale, les Canadiens affrontant d’autres duos véritables, comme les Cryme Tyme… avant de refiler les ceintures à un énième duo de stars individuelles, mais sorties cette fois de la midcard, à savoir Cody Rhodes et Drew McIntyre. Ce couple ne durait guère, et les ceintures circulaient ensuite entre le Nexus et le Corre, en passant par le duo comique Santino-Kozlov, une énième association de courte durée entre le Big Show et Kane, et un règne de quelques minutes de… John Cena & le Miz, alors en feud. Bref, les titres n’étaient pas vraiment valorisés. Ils servaient tantôt de combustible à de plus grands projets (Corre, Nexus), tantôt de ressort comique (Santinov), tantôt d’élément de feud individuelle (Cena-Miz).

 

 

Michael, David, baissez vos ceintures bidon là, vous me faites de l’ombre.

 

 

Un premier vent d’espoir se leva le 22 août 2011, quand le bâton merdeux atterrit dans les mains habiles de Kofi Kingston et d’Evan Bourne. Les deux high flyers semblaient faits pour catcher ensemble, et pour la première fois depuis la Hart Dynasty, les champions avaient un nom rien qu’à eux, en l’occurrence le sonore Air Boom. Bourne pris par la patrouille, les titres échurent à une autre vraie équipe : Primo et Epico, mais Kofi finissait par reprendre sa ceinture, cette fois en duo avec R-Truth — là encore, l’attelage était relativement solide et leur alliance paraissait justifiée.

 

 

– Dis donc Truth, tu me promets de pas me faire le coup d’Evan, qui s’est fait choper en train de fumer de l’herbe…

Bien sûr, sois tranquille, Kofi! Je suis pas du genre à fouiller dans la poche intérieure de ta veste, moi.

Comment tu sais que…

Que quoi, Kofi?

Non non, rien. Enfoiré.

 

 

On en était donc là quand Daniel Bryan et Kane, en feud autour d’AJ, de CM Punk et accessoirement de la ceinture WWE, développèrent une alchimie surprenante et quand l’agenda de Charlie Sheen se libéra assez pour que la formule « Anger Management » se mette à voleter dans les couloirs de la fédération. The rest is history, comme on dit. Kane et Bryan se retrouvèrent balancés ensemble, gagnèrent les titres et peu après un vrai grand tournoi fut organisé pour désigner les prochains challengers, avec huit équipes, pas moins. L’équipe victorieuse, Rhodes & Sandow, perdait son title shot à Hell in a Cell, mais quelque chose avait changé : les associations duraient. Titus O’Neil et Darren Young devenaient non plus les losers de NXT mais les Prime Time Players et survivaient au renvoi de leur manager Abraham Washington. Rey Mysterio et Sin Cara créaient l’équipe la plus cohérente que l’on puisse imaginer… si l’on ne tient pas compte des jumeaux Uso, toujours dans le coup. Tyson Kidd, orphelin de partenaire depuis le départ de David Hart Smith, s’acoquinait avec Justin Gabriel. Les Colon étaient encore dans les parages, Hunico et Camacho pas très loin, j’en passe et des meilleurs. Bref, autour de l’astre Hell No, la division se mettait à tourner à nouveau, tant et si bien que pour la première fois depuis des lustres, on assista à Hell in a Cell à deux matchs par équipes, une vraie gageure.

 

 

– Rey, on a gagné en ppv, donc on est campeones par équipes?

Ca, c’était avant, petit, maintenant c’est beaucoup plus compliqué.

 

 

Alors, évidemment, l’IWC, qui n’y croyait plus, s’est mise à battre de toutes ses extrémités. Les champions en titre sont à la fois hilarants et très crédibles dans le ring, leurs challengers attitrés ont un potentiel immense, et de nombreux duos intéressants attendent leur tour, à commencer par Mysterio et Sin Cara, tout simplement les deux plus grands luchadores du moment, voire du siècle. C’est génial tout ça, et diablement revigorant, mais il y a un mais : en relançant la division par équipes, la WWE a férocement asséché la midcard individuelle.

 

Et là, on dégrise. Parce que nous, à l’IWC, on veut tout à la fois! On veut en même temps que la division tag team soit riche et foisonnante, que les feuds pour les titres suprêmes mettent aux prises les plus grandes stars, que les deux titres secondaires fassent l’objet de belles rivalités et de grandes promos, et qu’il reste un peu de place pour la lowcard. Et cette perfection, la WWE peine à nous l’offrir.

 

Jetons un œil sur la situation des titres Intercontinental et US. L’un est détenu par un face, Kofi Kingston. L’autre par un heel, Antonio Cesaro. Les deux hommes sont en quête d’un adversaire, puisque Kingston s’est défait du Miz, à qui il a pris le titre à Main Event avant de remporter le rematch à Hell in a Cell, tandis que Cesaro a écarté tous ses opposantq sans sourciller (Ryder, Santino et tout récemment Gabriel). Eh ben pour leur en trouver des challengers, ça va être coton, malgré la fin de facto de la division des brands entre Raw et Smackdown, qui permet de puiser dans tout le roster.

 

 

Du coup, ils sont obligés de s’affronter l’un l’autre, les pauvres bichons.

 

 

Quels sont les heels que le face Kingston pourrait affronter? Miz est hors jeu, ou le sera sous peu après sa prochaine défaite, s’il parvient à arracher un match de plus. Cody Rhodes et Damien Sandow sont en équipe. Darren Young et Titus O’Neil également. Slater, McIntyre et Mahal semblent partis pour viser les titres par équipe. Les autres heels sont soit trop haut (Del Rio, Barrett, Ziggler, et je ne parle même pas du Big Show ou de CM Punk), soit trop bas (Hunico, JTG, McGillicutty…). Ne restent que quelques candidats par défaut, comme l’échec industriel Tensai ou le piètrement booké Otunga. Voire un retour d’un Jack Swagger mis sur la touche dernièrement, et dont on espère qu’il reviendra avec d’autres ambitions qu’un énième run en midcard. Le choix est mince.

 

Quels sont les faces que le heel Cesaro pourrait affronter? Il a déjà fait leur affaire à Ryder, Santino, Kidd et Gabriel. Rey Mysterio et Sin Cara sont en équipe, de même que Kane et Bryan. Les autres faces sont soit trop haut (Orton, Sheamus, Cena, Ryback, et je ne parle pas de Triple H et de l’Undertaker…), soit trop bas (Barreta, Tatsu, Khali, Clay qui n’est plus qu’un jobber, Ryan qui a disparu des écrans, DiBiase qui est tout en bas de l’échelle…). R-Truth pourrait être le prochain sur la liste, mais ensuite c’est le désert.

 

 

Moi en tout cas je m’en vais feuder tout de suite avec le connard qui est responsable de la pyro dans cette salle.

 

 

Certes, il existe une explication conjoncturelle à ce manque de ressources : l’épidémie de blessures. A l’heure actuelle, sont sur le flanc Christian, Henry, Bourne, Jackson, Riley et Hawkins, qui pourraient tous prétendre à un spot en midcard s’ils étaient en état de nuire. Mais ce problème aurait dû être anticipé. Avec la multiplication des shows et des tournées, les risques sont considérablement accrus, et la WWE doit s’attendre à avoir constamment une partie de son roster à l’infirmerie. Elle a à l’heure où ces lignes sont tapées 56 catcheurs mâles sous contrat, dont 6 sont hors service. Cette proportion était prévisible et sera sans doute la même à l’avenir.

 

Surtout, le problème qu’indique le tableau dressé ci-haut est celui de la trop faible mise en lumière des lowcarders. Avec un peu plus de prévoyance, la WWE aurait pu faire en sorte que tous les types que je viens d’énumérer parmi les « trop bas » ou les choix par défaut — Barreta, Tatsu, Khali, Clay, Ryan, DiBiase, Tensai, Otunga, Hunico, JTG, McGillicutty, Swagger, et j’en oublie peut-être, par exemple Bateman et Curtis — apparaissent comme des dangers immédiats.

 

Les vidéastes de la fédération, on le répète sans cesse, sont de petits génies. Ben bon sang, c’est pas compliqué : à chaque Raw (trois heures, hein, y a de la place!) et Smackdown, on nous collerait une vignette d’une minute sur ce que les gladiateurs nommés ci-dessus ont fait ces jours-ci à Superstars, Main Event ou pourquoi pas en house show. Trois moves flashy, une voix off un peu enthousiaste et une phrase ou deux lâchée par le lowcarder mis en lumière, emballez c’est pesé. On pourrait donner un nom spécifique à ce format récurrent, genre « Spotlight » ou un truc du genre. L’idée qu’il faut transmettre est que tous — TOUS — les catcheurs de la WWE sont des combattants féroces, des athlètes de haut niveau, qui ont le mors aux dents et sont prêts à saisir leur chance.

 

 

Putain mais donnez lui un vrai flingue!

 

 

« Moi, Trent Barreta, je mérite une chance de gagner le titre US. Je suis dans la forme de ma vie. Regardez, la semaine dernière à Superstars,  comment je vole sur le ring! J’ai étudié le style de Cesaro, et je sais des choses sur lui. Je connais ses faiblesses. Sa défaite contre Justin Gabriel m’a livré des pistes utiles. Je suis prêt. Je veux ma chance. » Ca se torche en deux minutes, ça se monte en deux heures avec les zimages qui vont bien, ça prend presque rien comme temps d’antenne et pour peu que les commentateurs veuillent bien avoir quelques mots d’encouragement pour le type en question, nous autres suiveurs sommes aguichés!

 

Plus généralement, je ne comprends pas l’étanchéité totale qui existe entre les shows secondaires de la WWE et les deux principaux weeklies. Pourquoi ne pas montrer les meilleurs moments de Main Event et Superstars lors de Raw et Smackdown, voire pendant les ppv? Franchement, on peut regarder religieusement les shows rouge et bleu pendant des années et ne même pas savoir que Superstars existe toujours. Même remarque pour NXT, qui ne bénéficie d’ailleurs d’aucune exposition sur le site de la WWE. Des lecteurs perspicaces m’ont indiqué que la WWE ne voulait pas griller ses cartouches avec le show des rookies, puisqu’elle souhaite garder la possibilité, si elle le souhaite, de changer radicalement le gimmick de ses newbies quand elle les lancera dans le grand bain. Bon, je veux bien, mais on pourrait très bien parler du show quand des catcheurs déjà membres du roster principal s’y affrontent, histoire de les mettre en valeur.

 

De cette façon, des lowcarders insignifiants obtiendraient une certaine aura. On comprendrait bien que ces gars-là n’ont pas encore le niveau, ou qu’ils l’ont provisoirement perdu. Mais on saurait qu’ils existent, qu’ils se mettent le cul par terre dans des shows qu’on serait du coup tentés d’aller regarder, et on les accueillerait avec intérêt quand ils débouleraient soudain pour défier un champion IC ou US désespérément en quête d’adversaires.

 

 

Quelqu’un pour me défier? Personne? Nobody? Nicht mal? Niente? Nada? Wursturk?

 

 

Pour résumer, il existe trois grandes catégories à la WWE : 1) la lowcard, 2) la midcard et 3) l’upcard. Des passerelles existent entre la 1 et la 2, et entre la 2 et la 3, dans les deux sens, mais globalement, le roulement est assez lent. On sait à peu près qui sont les lowcarders, qui sont les midcarders et qui sont les main eventers. Laissons de côté les main eventers, sans oublier toutefois que certains d’entre eux n’ont qu’un pied dans le main event et peuvent parfaitement redescendre en midcard si la situation l’exige (en ce moment c’est le cas de Barrett et de Del Rio, par exemple). Les midcarders, c’est une grosse vingtaine d’individus, dont la majeure partie est aujourd’hui accaparée par les besoins de la division par équipes, grande consommatrice d’hommes. Il faut donc que la midcard aspire une bonne partie de la lowcard pour que les title pictures autour des titres US et IC ne soient plus une morne plaine. Et pour que cela soit possible, il est indispensable que la lowcard ne soit plus la grande oubliée des programmes de Raw et Smackdown. C’est possible, facile et peut-être bien indispensable au vu du nombre de blessures et de la quantité de vétérans dont le corps grince dans le roster. En attendant cette révolution copernicienne, ce sont les titres intermédiaires qui ont repris aux titres par équipes le statut peu enviable de division désertée…

 

 

– Sérieux, Miz, oublie le titre Intercontinental, c’est bidon. Viens en tag team!

– Comme ça, tu pourras devenir the tag team champions!

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