Catch

Le vrai catch selon l’Ultimate Georges Michaels

On ne peut éviter d'avoir mal. Il ne dépend que de soi de souffrir.

Dicton bouddhiste

 

Nous avions laissé l’Ultimate Georges Michaels sur le parking de Darty, poursuivi par le jeune Sébastien et son désir de devenir son disciple, d’apprendre ce qu’est le Vrai catch. Dans ce nouvel épisode, le Padawan est initié par son maître à la science du selling. Un délicieux concentré de culture.

 

Comme le Rock, Abyss vend très mal les étranglements.

 

 

Le vrai catch selon l’Ultimate Georges Michaels, épisode 4

Le Best Seller, ce n’est pas ce que tu crois !

 

 

Sur le tableau blanc, les noms de Mick Foley, du Rock et de Chris Jericho occupaient la tête de la liste. Le crayon velleda tremblait. Il suivait le mouvement d'une main qui manquait de conviction, qui hésitait, qui découvrait un art en même temps qu'elle le recopiait. Sébastien, le petit vendeur de Darty, passait son examen de philosophe du catch. Et quand il eut fini d'écrire sa chienlit de « classement des best sellers du wrestling business », sujet imposé par l'Ultimate Georges Michaels, il sut immédiatement qu'il avait fait fausse route.

 

– C'est tout ? demanda le maître.

– Oui, je crois que je n'ai rien oublié.

 

Clipsée dans une douille rouillée, une ampoule brûlait son filament de façon spasmodique. La lumière qui pendait au dessus de nos têtes avait de la peine à remplir l'espace. Pourtant, l'endroit était exigu. Plus petit qu'une chambre de bonne. Assis derrière une table en métal, j'arborais un sourire assassin. Je savais que mes dents se découpaient dans le noir comme une lame de couteau en céramique. La mise en scène que j'avais orchestrée ressemblait à un interrogatoire organisé dans une geôle moisie quelque part en Union Soviétique.

 

– Ainsi donc, cher ami, tu n'as rien oublié. En es-tu certain, mon petit calicot, mon petit Darty- fils ?

– Oui, maître !


– Bien. Juste avant que je ne te donne mes impressions, j'aimerais que tu me dises ce que tu désires le plus dans la vie, aujourd'hui ?

– Mon grade, maître… Mon masque de Mistico.

 

Contrairement au reste, la réponse de Sébastien me plaisait. Je reconsidérai ma notation et décidai de lui administrer un généreux 1 sur 20. Car, pour le reste de son exposé, le padawan s'était religieusement planté.

 

– Tu vas devoir attendre, Sébastien. Ce masque ne peut pas t'être remis dès à présent, j'en ai bien peur.


– Pourquoi ?

– Oh, je lis la lueur de déception au fond de tes yeux, et je la comprends. Tu croyais pouvoir aller en boîte avec ton masque et te trémousser au son des Bloody Beetroots. Mais, tu as torts. Les Bloody sont « out of mode » complet. On est passé à autre chose depuis longtemps. À la rigueur, le Catcheur et la Pute, pourquoi pas… Mais la question n'est pas là… tu t'es gouré du début à la fin.

 

Les épaules de Sébastien reculèrent d'un demi-centimètre d'étonnement.

 

– Vois-tu jeune apprenti, l'exercice du classement est très compliqué. Et il est voué à l'échec total si tu en interprètes mal le sujet. Ton exposé, quant à lui, est HORS SUJET. Les « best sellers »… Ah ! Ah ! Je ne te parlais pas de mecs qui vendent des bouquins pour raconter leur vie. Qu'on puisse aborder le sujet sous cet angle ne m'avait même pas effleuré l'esprit.

– Mais alors…

– Ne gaspille pas l'oxygène de cette pièce pour raconter d'autres salades, s'il te plaît. Les rois du selling ne sont pas des commerçants. Le selling, c'est quoi ? C'est vendre une prise, la rendre crédible. C'est l'effort qu'un catcheur met en oeuvre pour tisser les apparats convaincants de la douleur, du désarroi, de la peur, du doute… Pas vendre des putains de bouquins effilochés par la maudite ligne éditoriale d'un magnat du ring ! Vendre l'affliction, bordel ! VENDRE, tu m'entends ?

 

 

Brian Pillman vendait les érections comme personne.

 

 

Bien sûr qu'il entendait le pauvre gosse. Je lui en voulais d'avoir foutu en l'air notre après-midi. Je l'avais laissé aller jusqu'au bout de son erreur, de sa déroute, tel un prof de physique acariâtre, sadique de la mole et de l'atome. Et maintenant, c'était l'heure de l'humiliation. Il ne me restait que vingt-cinq minutes avant mon rendez-vous en tête à tête avec Julie… Enfin, disons plutôt Julie et son nouvel appareil dentaire. Franchement, ses parents auraient pu l'équiper quand elle avait 15 ans au lieu d'attendre la veille de ses 18 ans.

 

– Je vais tout t'expliquer Sébastien. Par contre, qu'on soit bien d'accord : la prochaine fois, tu n'auras pas droit à l'erreur. Je t'en dois une et…


– Une quoi ? coupa le cancre.

– Une télécommande. Et c'est bien parce que je t'ai coûté ta place à Darty que je tolère ton échec. Je vais tout t'expliquer. Le selling, c'est comme un ballon dans un match de foot. Il est le vecteur d'une cohérence spectacularisante, si je puis dire. Fut une époque où j'affirmais haut et fort que le selling était impossible sans une jolie tignasse. Comprends bien, Seb, un coup de poing encaissé dans la face est cent fois plus crédible avec un froissement de cheveux. Shawn Michaels avait beau être dégarni, il n'a jamais commis l'erreur d'égaliser ses tiffes en les ratiboisant. Une queue de cheval et hop, la magie demeurait intacte. J'ai revu mon jugement de base le jour ou Chris Benoit a adopté la brosse. Fallait le voir, le mec… Tu ne l'as pas connu de son vivant ! Chaque fois qu'il rentrait aux vestiaires, j'avais l'impression qu'une ambulance l'attendait sur le parking de l'arena. Tu lui tapais sur les chevilles, il allait jusqu'à l'aéroport en boitant. Tu lui mettais un coup de poing, il grimaçait et exhibait sa rangée de dents trouée. Ça, c'était du selling. Tellement bon que Benoit n'avait pas besoin de cheveux. En mentionnant Mick Foley dans ton classement, tu as mis involontairement le doigt sur un autre grand seller. En Mankind, Mick se voulait très perturbant. Sa démarche claudicante, ses grognements de bête mal égorgée lui auraient valu la Légion d'honneur de la souffrance, décernée par Roland Barthes… et une chanson composée en son nom par Bob Dylan, tiens. Tellement bon, lui aussi. Quand je pense qu'il s'est luxé la mâchoire pour vendre sa chute de la cellule infernale au King of the Ring 1998, j'avoue qu'on a rarement connu pareil sens du détail dans l'histoire de ce sport.

 

Griffonnant sur un morceau de papier chaque mot qui sortait de ma bouche, Sébastien releva la tête de ses notes et m'interrompit une fois de plus.

 

– Maître, y a-t-il, d'après vous, de mauvais sellers ?

– Tu m'entraînes sur une pente savonneuse, graine d'érudition. Oui, beaucoup ! J'irais même jusqu'à prétendre que tous les catcheurs des trente dernières années sont de mauvais vendeurs. Parfois, ils en rajoutent des tonnes. Parfois, ils oublient un peu trop qu'ils ont mal. Dans ceux qui en rajoutent, ou du moins qui en rajoutaient trop, il y a Lex Luger. Malgré son gabarit, il hurlait la mort pour un modeste Atémi… Un peu de retenu tout de même.

– Dieu, que vous avez raison !


– Par-dessus tout, je hais les individus qui piaillent alors qu'ils sont prisonniers d'un étranglement. Où est la logique ? Comment l'air peut-il passer dans la gorge d'un homme dont le cou est ceinturé par des biceps plus gros que mes cuisses ? J'enrage. Si le Rock était mon voisin, j'irais lui en toucher deux mots.


– Si une telle rencontre se produisait, j'assurerais vos arrières…


– La moitié d'un mâle comme moi suffirait à le convaincre. Demande à Julie…

 

 

– Monte pas si haut Shawn, ce n'est qu'un modeste coup de pompe!

– On ne m'avait jamais frappé comme ça avant, Hulk. Je t'assure…

 

 

… Où en étais-je ? Ah oui… Le système nerveux central de Hulk Hogan fonctionnait selon une dynamique inversée par rapport au selling traditionnel. Le Hulkster était l'équivalent humain d'une manette de Nintendo pendant une partie de Track & Field. Ses adversaires devaient le matraquer à outrance – à l'instar du bouton A d'une manette de Nes – pour que le Hulkster se réveille et gagne à la fin. L'ADN du superhéros justifie ce style unique. Je ne saurais identifier l'élément qui a initié le déclin du selling. Dans les années 70, un coup d'avant bras de Jack Brisco vous mettait K-O. Aujourd'hui, sans une demi-douzaine de Powerbombs, les chances de victoire sont réduites à néant. Sans doute la durée des matchs y est-elle pour beaucoup, sans parler de l'évolution du public, toujours plus exigeant en terme de technicité des affrontements. Je suis cependant réfractaire à la vision d'un Davey Richards qui exécute cinq prises de finition sur son rival pour en terminer définitivement. Ou encore à un Maximo qui se relève pour courir dans les cordes après un Tilt-a-whirl-backbreaker, devenu la nouvelle main blanche en Lucha Libre. Mais, je suis bien forcé d'accepter ce progrès de la résistance des combattants. Sans quoi je n'exulterais pas devant la Dragon Gate ou ne comprendrais pas la psychologie du High Fly Flow de Tanahashi.

 

 

Le meilleur selling de la carrière de Sid : un Mugshot

 

 

– C'est tellement…, rêvassa Sébastien, à ce point ébahit par le savoir de son examinateur qu'il n'arrivait pas à trouver le terme adéquat.

– Complexe ?


– Oui, maître ! Vous lisez dans mes pensées.

– Les catcheurs revendiquaient jadis le titre de combattants les plus coriaces du monde. Pour que cette revendication soit plausible, les démonstrations de force dans le ring devaient mettre l'emphase sur la torture des corps martelés de coups. Les athlètes devaient quitter le ring en ayant laissé au public l'impression qu'une paire de gifles d'un catcheur aurait dévissé la ganache de n'importe quel mécréant… Voilà pourquoi Bruno Sammartino pouvait défendre sa ceinture mondiale avec une seule manchette bien placée. Aujourd'hui, les catcheurs ne cherchent plus à défendre ce statut bancal. Ils visent le statut bâtard de sportif de spectacle.

– Oh oui, alors là, c'est encore plus complexe…


– Qui a osé prétendre que le catch était une discipline rudimentaire ?


– J'sais pas… Raymond, mon ancien chef de rayon !

 

À l'écoute de ce nom, l'envie d'étaler ma science se tarit. Le procès verbal réalisé au cours de cette affaire m'avait traumatisé.

 

– Ton Raymond, son opinion du catch, où est-ce que ça l'a mené, d'après toi ?

– À l'hôpital…

– Alléluia.

 

Le format de l'épreuve de rattrapage m'est venu instantanément après cette référence à l'hôpital. Pour prouver son allégeance à l'Ultimate Georges Michaels, Sébastien devait démontrer beaucoup plus d'implication qu'un simple exposé oral ne l'exigeait. Il devait se battre. Contre qui ? Contre quiconque ne prendrait au sérieux le Roi des Sports : le catch. J'habitais à quelques pas d'un restau routier garni d'incrédules moustachus. C'était là que se jouerait son baptême du feu.

 

Tandis qu'il me regardait avec plein d'adoration, le jeune homme ne se doutait pas de ce qu'il allait endurer. Je levai la séance et lui donnai rendez-vous le lendemain, à la même heure, mais pas au même endroit.

 

– Attends-moi devant le restaurant au coin de la rue.


– Le routier ?


– Habille toi cool, ample, que tes vêtements n'entravent pas tes gestes.

– Pourquoi ça ?


– Ne t'inquiète pas. Nous allons simplement tester ta foi !

TO BE CONTINUED

 

 

Avant cette chronique, Sébastien se voyait comme ça:

 

 

 

 

Après cette chronique, Sébastien se sentait comme ça:

 

 

 

À Trina

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