Catch

La fin d’une illusion

Une grande carrière se mesure de nos jours au nombre des échecs.

Henri Jeanson

 

Si la formule du grand Henri Jeanson est juste, alors Ted DiBiase aura eu un parcours absolument formidable à la WWE. Si en revanche on mesure la réussite d’une carrière de catcheur au nombre de ses titres, de ses grandes feuds et de ses participations à des pay-per-views, alors le Fortunate Son, dont on a appris aujourd’hui qu’il raccrochait sa Million Dollar Belt au clou, peut être considéré comme le plus grand loser de sa génération.

 

 

Bon ben, heu, au revoir et merci pour tout.

 

 

Retour sur la carrière de Ted DiBiase

 

 

C’est difficile à croire aujourd’hui, mais il y a quelques années, disons début 2009, il se trouvait pas mal de suiveurs, dans l’Internet Wrestling Community, pour prédire un avenir glorieux à Ted DiBiase Jr. Ils avaient leurs raisons : l’homme était bien né (fils du Million Dollar Man, l’un des heels les plus charismatiques des années 1980 et du début des années 1990, et resté en bons termes avec les McMahon) ; il avait le gabarit de l’emploi (1m90 pour 100 kilos) ; son catch était propre et relativement puissant… Et, clairement, la WWE croyait en lui : il était devenu champion par équipes (avec Cody Rhodes) dès son premier match officiel, à Night of Champions 2008, à l’âge de 25 ans ; il avait ensuite été apparié à deux autres catcheurs au sang bleu, Randy Orton et ce même Cody Rhodes, au sein de la Legacy, la principale faction heel du moment ; et la Fédération lui avait même confié, quelques mois à peine après son arrivée, le rôle-titre dans le Marine II ! DiBiase en nouveau Cena, le raccourci était tentant : jeune, blanc, musclé, visage un peu niais de gendre idéal… le fils du millionnaire allait, croyait-on, faire honneur à son prestigieux daron, voire le surpasser.

 

Mais ça ne s’est pas passé comme ça.

 

 

– Ted, mon fils, je veux que tu deviennes comme moi.

OK papa ! Je vais devenir gros et porter des lunettes !

– …

 

 

Ted DiBiase Jr, qui vient d’annoncer, ce 26 août 2013, qu’il ne renouvellerait pas son contrat avec la WWE, aura eu une carrière extrêmement décevante. Jetons pour commencer un coup d’œil à son palmarès, particulièrement étique pour un catcheur resté aussi longtemps avec la compagnie. Nous l’avons dit, il a conquis le World Tag Team Championship le 29 juin 2008, à son premier match avec la WWE. Un titre perdu le 4 août contre l’alliance flippante Cena-Batista, regagné une semaine plus tard, puis perdu définitivement le 27 octobre contre le duo Punk-Kingston.

 

Ensuite, au cours des presque cinq années écoulées depuis, Ted DiBiase n’a plus jamais porté la moindre ceinture, si ce n’est la symbolique Million Dollar Belt refilée par papa en désespoir de cause. Pas un règne par équipes, pas un titre Intercontinental ou US, rien du tout. Et presque pas de title shots, d’ailleurs : une participation à l’Elimination Chamber en 2010, une chance pour le titre US de Daniel Bryan en décembre de cette même année, une tentative de prendre son titre IC à son ex-partenaire Cody Rhodes à l’automne 2011, et c’est tout. Ces dernières années, entre deux blessures, le pauvre Ted passait son temps entre Superstars et les house shows. Dans le meilleur des cas.

 

 

Janvier 2009 : Ted DiBiase vient de jeter un coup d’œil dans une boule de cristal.

 

 

Les raisons de son échec ne sont pas évidentes à déterminer. Hormis un léger accident de bagnole en état d’ivresse début 2008, le bonhomme ne traîne guère de casseroles, et semble plutôt un bon gars. Pour ce que ça vaut, c’est un fervent chrétien (à l’instar de son daron, devenu depuis la fin de sa carrière ministre du culte), paisiblement marié et père de famille depuis l’année dernière — il justifie notamment sa décision de quitter la WWE par la volonté de passer plus de temps avec bobonne et le bébé. Ce n’est donc sans doute pas dans un comportement foireux en backstage qu’il faut chercher l’explication à sa déroute.

 

Son catch, en tant que tel, n’était certes pas scintillant, mais il ne faut pas oublier que c’est surtout en heel qu’on l’a vu, et en plus dans un rôle de laquais lâche peu propice aux séquences glorieuses. Pour son gabarit, il était plutôt rapide, ses dropkicks étaient plus que corrects, et il savait se hisser au niveau de l’événement quand c’était nécessaire (on se souvient, par exemple, de sa belle victoire, avec Rhodes, sur DX dans un mémorable Submissions Count Anywhere Match à Breaking Point 2009). On avait le sentiment d’avoir en sa personne un catcheur maîtrisant bien ses fondamentaux (timing, selling, bumps) et capable, le cas échéant, d’étoffer son arsenal de prises. En tout état de cause, il n’était certainement pas inférieur dans le ring à un Miz, son contemporain, dont la carrière aura été autrement plus brillante.

 

 

– Regarde-moi faire, Miz, et apprends. Et ne demande même pas le tag, je vais gagner le match à moi tout s… Eh mais tu m’écoutes ?

– Non, tocard. Personne ne peut t’écouter plus de deux secondes sans sombrer dans la catalepsie.

 

 

L’explication de l’échec de celui qui était programmé pour réussir est en fait double. Elle tient autant à l’incapacité des bookers à lui écrire des histoires prenantes ou à lui faire prendre le bon tournant au bon moment qu’à ses propres carences en termes de charisme. Car il faut l’admettre, le sculptural DiBiase a toujours eu un mal fou à faire transparaître une personnalité forte. Avec ses oreilles décollées et son air un peu benêt de Dany Boon sous stéroïdes, on devait vraiment se forcer pour voir en lui une incarnation du mal sur Terre du temps où il semait le dawa au sein de la Legacy. Mais son face turn ultérieur ne lui a pas non plus permis d’engendrer un suivi massif, et son DiBiase Posse restera désespérément virtuel, à l’inverse de la fanbase très réelle que s’est forgée un Zack Ryder qui partait pourtant de plus bas… Problème rhédibitoire pour percer au plus haut niveau à la WWE, bien sûr.

 

Mais c’est — comme d’habitude — aux bookers qu’il convient d’adresser les reproches les plus sévères. Car c’est peu dire que le gars Ted n’a pas été mis dans les meilleures conditions. Ce n’est pas que la creative team l’ait tout simplement négligé, du moins jusqu’à la fin 2011, disons ; c’est seulement que tous les programmes concoctés pour lui étaient particulièrement mal ficelés.

 

Je vais découper sa carrière en plusieurs grandes étapes et tâcher de voir ce qui a merdé, et quand. (Non, pas tout, tout le temps, bande de mauvaises langues ; quoique…)

 

 

Manque de pot, ses cours d’art dramatique lui ont été dispensés par le Great Khali.

 

 

 

Phase 1 : Lancement d’une fusée

 

Entre les débuts de Ted DiBiase, Jr, à l’été 2008, et les premières tensions au sein de la Legacy, début 2010, le personnage a été plutôt bien géré. De son alliance initiale avec Cody Rhodes (lequel trahit son camarade du moment, Hardcore Holly, pour former le duo Priceless avec son pote millionnaire) à la naissance de la Legacy, vite expurgée des Polynésiens Snuka et Manu pour se réduire à un trio blanc huilé de partout Orton-Rhodes-DiBase, l’histoire est cohérente : Ted est un aristo du catch, qui méprise le tout-venant et se lie à ceux qu’il considère comme ses égaux, à savoir Rhodes et Orton, eux aussi rejetons de grands anciens. Même la soumission des deux jeunots à Orton est cohérente : le Legend Killer est l’aîné, il a été plusieurs fois champion du monde, il est naturellement le leader, ils le suivent car il leur permettra d’atteindre les sommets. Et cela, alors même qu’il les a tous deux puntés dans les mois précédant leur alliance, ce qui en dit long sur la mentalité servile des deux chiots. On ne les déteste que plus, c’est bien vu.

 

L’apogée de la Legacy, c’est bien sûr le Rumble 2009, où le trio fait bloc tout au long du combat et compte parmi les quatre derniers hommes en présence, l’intrus étant leur ennemi mortel Triple H. Rhodes et DiBiase se sacrifient, Orton gagne le Rumble, les CDC qui viennent de naître exultent, le futur est pavé de roses. Ce soir-là, DiBiase, entré en dixième position, aura passé plus de 45 minutes dans le ring.

 

 

– J'ai gagné grace à vous! Bravo les gars!

– Tu vas nous récompenser, Randy?

– Bien sûr! Double ration de Pal ce soir!

– Chouette!!!

 

 

La suite le voit, avec Rhodes, servir de bouclier humain à Orton dans sa feud sanglante contre le clan McMahon (marrant à écrire dans le contexte actuel). Si cette période offre à Rhodes et DiBiase des matchs de prestige contre entre autres Triple H, Cena, Batista et autre Michaels, on peut regretter que les Priceless ne se soient jamais parés de ceintures tag team pendant l’ère Legacy. A l’époque, les titres WWE Tag Team (il y avait alors deux titres par équipes distincts, les WWE Tag Team et les World Tag Team) étaient sur Carlito & Primo, qui étaient face et n’en faisaient rien d’intéressant. Les ceintures auraient été bien plus utiles sur Rhodes et DiBiase, surtout aux moments où Orton était de son côté champion WWE.

 

 

– Ted, ça te dit pas qu’on aille défier les Colon pour devenir champions par équipes ?

Et si Randy a besoin qu’on aille lui chercher un coca précisément pendant notre match contre les Colon ? T’y as pensé ? On aurait l’air bien malins !

Oui, t’as raison, c’était une idée à la con.

 

 

Car sans jamais être champions par équipes, et à force de prendre des raclées (la victoire contre DX à Breaking Point en 2009 n’étant qu’une exception dans une litanie de défaites), les deux chienchiens de la Vipère finissaient par apparaître bien faibles. Quand début 2010, ils coûtent par stupidité le titre WWE à Orton au Rumble contre Sheamus, la rupture devient inévitable. Encore plus quand à Elimination Chamber, Ted se rebelle et élimine son boss dans la cage ! Reste à savoir qui des trois fera un face turn…

 

 

Document d’archive : à Elimination Chamber 2010, un inconnu s’introduit dans la cage et agresse John Cena et Randy Orton à coups de barre de fer !

 

 

N’écoutant que la pop du public, les bookers turnent Orton, qui était pourtant le heel le plus efficace de la WWE depuis deux ans. Rhodes et DiBiase restent du mauvais côté de la force et affrontent leur mentor à WrestleMania 26 dans un drôle de Triple Threat où Orton les défonce.

 

 

Ici, en regardant bien, vous verrez la première participation de Ted à Wrestlemania. La dernière, aussi.

 

 

 

Phase 2 : Un heel sans saveur

 

Au lendemain de son échec de Mania, Ted tâche de se réinventer. La Legacy n’existe plus, Priceless n’existe plus, il doit être un homme nouveau. Alors… il essaie de refaire exactement ce que son père avait fait vingt ans plus tôt. Il se pavane paré de la Million Dollar Belt et tente de se payer un serviteur noir, en l’occurrence R-Truth. Qui rejette ses avances, provoquant une feud de midcard sans grand intérêt (dont Truth remportera le seul match de ppv, à Over the Limit). Le père DiBiase avait un sacré bagout et du temps d’antenne ; le fils en a bien moins. Alors, on exhume le vrai Virgil originel, mais ça ne change rien à l’indifférence que suscite Ted Jr. Le public a les yeux braqués sur le Nexus ; à côté, les historiettes de Ted sont datées et fades. Il vire Virgil, récupère Maryse en guise de valet, feude avec Goldust (et Aksana….) autour de la ceinture dorée, mais rien n’y fait : le public s’en moque. Parce que tout cela est vu et revu, parce que tout le monde se fout de Virgil, parce que l’exubérante Maryse l’éclipse, parce que Truth et Goldust sont des midcarders de bas de tableau…

 

 

– Prends garde à toi, Hogan ! Le Million Dollar Man te réserve une sacrée surprise !

Maître Ted, si je puis me permettre…

Ta gueule négro ! Hahaha, comment je le tiens trop bien, le personnage de papa !

 

 

Les bookers se ressaisissent un peu fin 2010, se rappelant que Ted sait aussi catcher. Boum, le voilà lancé à l’assaut du champion US, un certain Daniel Bryan. Il obtient un match à Survivor Series, le perd, puis est vaincu à plusieurs reprises par le vegan le plus fort du monde. Fin du mini-push, et retour une case plus bas : il se retrouve pro à NXT saison 4, et hérite comme élève du meilleur élément de cette saison, Brodus Clay.

 

Qui le dégage violemment quelques semaines plus tard, pour prendre comme mentor Alberto Del Rio.

 

 

Tu m’en veux pas hein Ted ? Bon, comme tu dis rien, j’en conclus que tu m’en veux pas.

 

 

Ted n’est plus rien, ou presque. D’ailleurs, Maryse le largue comme une merde. Il s’acoquine de nouveau avec Rhodes, mais cette fois il est clairement le second de son ancien égal. Au bout de quelques semaines, nouvelle déconvenue : déçu par une énième défaite concédée par le millionnaire, Cody l’attaque… ce qui a pour effet de le rendre face, mécaniquement. On va voir ce qu’on va voir !

 

 

Ah non, moi je vois rien du tout, j’ai pas les yeux en face des trous.

 

 

 

Phase 3 : un face sans saveur

 

Ted veut se venger de Cody, normal ! Mais le public a du mal à spontanément applaudir un DiBiase qui, depuis son arrivée il y a trois ans, n’a cessé de se conduire comme une ordure finie doublée d’un lâche. Il obtient un match pour la ceinture Intercontinentale de Rhodes à Night of Champions, mais est défait par un Disfigured One qui a, lui, le vent en poupe. Que fait un millionnaire face ? Il feude avec un millionaire heel, pardi !

 

Sauf que DiBiase ne s’en prend pas à Alberto Del Rio, mais à Jinder Mahal. Lequel lui reproche de trop traîner avec la plèbe. Au terme d’une rivalité qui aura royalement emmerdé le public, c’est… Mahal qui l’emporte, battant DiBiase par soumission lors du dernier Smackdown de 2011, illustration d’une année proprement désastreuse.

 

La suivante sera pire.

 

 

Quoi, je dois feuder avec… DiBiase ?! Bon sang, les bookers ne m’ont pas à la bonne.

 

 

 

Phase 4 : vers les tréfonds

 

Début 2012, voilà Ted, et voilà Hunico. Et voilà un flag match ! Ted gagne ! USA USA ! Oui mais bon, y a d’autres incarnations du patriotisme dans ce roster. Hunico finira par gagner la feud, profitant d’une blessure réelle de son adversaire.

 

 

Ted DiBiase fact : Ted DiBiase est tellement nul que quand on l’affronte, on peut se permettre de tenter de le pinner n’importe comment.

 

 

Que fait-on quand on reste sur des feuds perdues contre Mahal et Hunico ? On se fait soigner pratiquement toute l’année d’une épaule bien abîmée, on revient l’espace d’une soirée, en octobre, le temps de se faire démolir par Antonio Cesaro, on fait quelques apparitions à Superstars… Allez, on se reblesse, ça vaut mieux.

 

A ce stade, plus personne ne croit à DiBiase, et surtout pas les bookers. Son retour contre Cesaro le montre bien : Ted revient de plusieurs mois d’absence, sans être annoncé, sans changement de gimmick ou d’alignement, et perd rapidement. Il est devenu un jobber éternel, c’est l’évidence. Si même là, après une absence de longue durée, on ne cherche même pas à le relancer, c’est que la cause est entendue.

 

 

– Le DiBiase posse ! Content de vous retrouver les mecs ! Topez là !

Attends, machin. D’abord tu nous files les 50 dollars promis, après on te tape dans la main.

 

 

La fin 2012 et 2013 le confirment : on le voit un peu à Superstars, un peu à Saturday Morning Slam (…), parfois dans des dark matchs de Smackdown. Son statut à la WWE est désormais celui du plus mauvais des jobbers, au niveau d’un JTG ou d’un Yoshi Tatsu. Alors que d’autres sont repackagés (Curtis, Young, les 3MB), lui reste englué dans un gimmick de face qui n’a plus rien à dire, plus rien à proposer, plus rien à espérer.

 

A trente ans, il est sans doute sage de sa part de prendre du recul, quitte peut-être à revenir plus tard, une fois qu’il saura exactement ce qu’il veut et que les bookers auront une histoire solide à lui mettre entre les mains. Ted DiBiase a toujours un nom et un savoir-faire qui lui garantissent une place dans à peu près n’importe quelle fédération dans les dix ans à venir. Reste à ce fils de star qui a commencé à catcher très jeune à décider si c’est vraiment ce qu’il a envie de faire toute sa vie. S’il retrouve une vraie motivation et parvient à la matérialiser suffisamment pour obtenir un beau push lors d’un éventuel retour, on suivra la suite avec attention. Mais si la seule perspective que peut lui offrir la WWE dans quelques années consistera à recommencer à faire le paillasson à Superstars, on espère qu’il aura la présence d’esprit d’éviter de replonger dans une mare aux requins où il n’aura pas fait illusion longtemps…

 

 

Discussion entre historiens du catch en 2030 :

C’est qui le mec entre Maryse et Alicia Fox ?

Heu… Je sais pas… Sa tête me dit quelque chose… Ricky Ortiz, non ?

– C’est pas Eric Escobar des fois ?

Je sais ! C’est Curtis dans sa période pré-Fandango !

– Ah ben ouais, ça doit être ça.

 

 

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