Catch

Daniel Bryan, un B+ à sa place

Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage.

Jean de la Fontaine

 

Depuis que Daniel Bryan est (vraisemblablement) sorti de la course au titre WWE, ça beugle de tous côtés, y compris sur nos pages. Crime de lèse-majesté, décision inique, booking insensé… c’est ce que hurlent les fans de l’American Dragon. McOcee ne partage pas leur avis, tant s’en faut, et tenait à le faire savoir. Pour elle, l’éviction de l’artiste à la barbe anarchique est logique. Et bonne pour le business.

 

 

No! No! No!

 

 

Lettre ouverte aux smarts qui se touchent sur Daniel Bryan

 

 

Le 27 octobre dernier, Hell in a Cell a cristallisé les mécontentements d’une partie du WWE Universe, du moins de sa composante la plus smart. En cause ? Quelques incohérences qui ont émaillé le show, de son opener à sa conclusion, un overbooking grossier et pompier en main event et surtout, une fin de PPV qui rend dingue et fou de rage les nombreux fans de Daniel Bryan. Car sa défaite dans la cage maudite du pay-per-view infernal ne laisse guère de place au doute : les carottes sont cuites pour le petit barbu bondissant. Alors que les fans hardcore réclamaient avec force un règne de l’ex-Petit Prince du circuit indépendant, que dis-je, alors qu’ils étaient persuadés que le temps du Dragon était enfin venu, qu’il lui appartenait désormais, et avec quelle légitimité, d’incarner la fédération de Stamford, d’en être le visage poilu, Vince et ses équipes ont balayé ce rêve de smart d’un vigoureux et dédaigneux revers de la main. Et depuis, ça couine de toute part sur les réseaux sociaux et sur le net en général, jusque sur nos pages virtuelles. Ainsi en est-il par exemple de notre lecteur Marc Raqheel, pour ne citer que lui, qui se remet visiblement difficilement de la déroute de son champion, si l’on en croit son commentaire à l’excellente nalyse de notre ami Henri Death : « Pour éjecter Bryan de la title picture comme ça, alors que depuis des mois, il prouve qu'il a sa place parmi les top guys de la compagnie, faut avoir sniffé une sacrée quantité de plâtre… » Et sur notre forum, les réactions sont à l’avenant ; on y entend hurler la légion de fans qui se meurent d’amour aveugle pour D-Bryan. Vous l’aurez sans doute compris, je ne partage pas ce sentiment. Ce choix de booking me semble même frappé du sceau du bon sens, logique et « bon pour le business ». Rien que ça.

 

 

Je vous ai présenté notre nouveau rédacteur, co-auteur de cet article?

 

 

Entendons-nous bien – jusque dans nos campagnes. Les qualités de Bryan, immenses, ne sont pas en cause. Ce mec respire le catch par tous les pores de sa peau de bébé et chacun de ses poils de barbe. Sa passion est sincère : il vit catch, dort catch, baise catch ; et continuerait probablement à simuler l’échange de mandales en slip de cuir devant trente personnes dans un gymnase pourri si l’aventure WWE devait s’arrêter brusquement. Rendons-lui ce qui lui appartient : il est certainement l’élément le plus technique du vestiaire de la compagnie de Stamford, se montre très à l’aise au micro et a surtout su fédérer dans son sillage une armée de suiveurs fidèles. Les smarts, bien sûr, qui ne jurent que par son habileté et la qualité de son storytelling entre les cordes. On les entendait déjà crier leur rage lorsque le Dragon récitait encore ses gammes à NXT. Mais, et c’est sûrement là la grande force de ce petit bonhomme à la détermination sans faille, il a également été capable de conquérir le cœur des marks qui peuplent les travées des arénas où la WWE pose ses valises toutes les semaines : ce public familial qui compose la plus grosse partie du WWE Universe et est pour beaucoup dans la réussite commerciale de l’Empire du Connecticut, il se l’est mis dans la poche avec un chant d’une simplicité extrême qui se résume en deux mots d’un basique à pleurer : « Yes » et « No ». C’est dire si cet artiste a du talent. Mérite-t-il pour autant de représenter la plus importante organisation de sport-divertissement, d’en être le nouveau « visage » ? De mon point de vue, pas le moins de monde.

 

 

– SALOPE!

– Calmez-vous Monsieur Daniel, c'est pas bien grave, c'est qu'un article.

– Putain, mais vous rigolez? C'est McOcee des Cahiers du Catch! Ma carrière est foutue. Demandez à Mercier où en est sa fédé depuis qu'elle s'est foutu

de sa gueule!

 

 

« Ben alors, pourquoi tu nous fais chier depuis 3500 signes si tu lui trouves toutes ces qualités, bitch ? » te demandes-tu sûrement la bave aux lèvres, l’œil noir et le regard mauvais, en te grattant nerveusement les couilles d’une main agacée ? Eh bien tout simplement parce que toutes ces qualités, aussi nombreuses et indiscutables soient-elles, ne vous autorisent pas à le croire légitime au sommet de la hiérarchie informelle de la WWE ni à réclamer à coups de beuglements outrés qu’il en soit le champion. Ou à défaut une pièce essentielle du grand puzzle de la fédération des McMahon. Pour une multitude de bonnes raisons, que je ne devrais pas avoir à transmettre si les fondus de catch amourachés du barbu pouilleux savaient faire fonctionner les quelques neurones qui leur restent encore, D-Bryan est aujourd’hui à sa place. Ayant bien conscience des limites de votre capacité d’analyse et de votre propension à ne pas savoir prendre de recul quand il est question de votre chouchou au format poche, je vais tenter de vous expliquer pourquoi, en quelques arguments simples et intelligibles, même pour des peine-à-penser obsédés par D-Bryan. Une gageure.

 

 

– Peine à penser, peut-être, mais sûrement pas à jouir. Si t'as des doutes, on se retrouve sur Twitter ou on se cam, bébé!

– Yo, Titus est chaud bouillant ce soir!

 

 

Commençons tout d’abord par la fameuse « title picture » dont il devrait faire partie. Comme tant d’autres, écrirais-je malicieusement. Car c’est une constante chez les amateurs de catch, un curieux principe que nous constatons depuis près de cinq ans sur ce site : chaque promesse de Stamford, chaque rookie talentueux devrait pouvoir disputer un titre, mondial si possible, à plus forte raison s’il détient un passé indy glorieux. Oui mais voilà, les places sont chères et les prétendants nombreux. Et selon un principe de vase communiquant, si une nouvelle tête squatte le haut de l’affiche, il faut bien que quelqu’un lui cède sa chaise. Il n’y a que quatre titres masculins individuels en jeu à la WWE et il est mathématiquement impossible de satisfaire tous les talents qui peuplent le vestiaire. Car les mêmes qui ne comprennent pas pourquoi D-Bryan n’est pas de tous les main event conchient la stagnation de Cesaro, regrettent le push avorté de Damien Sandow, se demandent quand vont débouler Neville, Ohno et Sami Zayn dans le roster principal, dénoncent la sous-utilisation d’un Kofi Kingston ou d’un John Morrison en son temps, désespèrent qu’un mec comme Cody Rhodes n’ait pas la consécration individuelle qu’il mérite, tueraient père et mère pour que Triple H se décide enfin à attirer dans ses filets des artistes tels qu’Austin Aries, Bobby Roode ou Kurt Angle, et ont envie de casser leur écran à grands coups de hache lorsqu’ils pensent à la disparition subite de Dolph Ziggler.

 

 

L'ex-chouchou de l'IWC, c'est lui, redescendu dans les profondeurs de la hiérarchie après son push réclamé par certains fans. En fait, la WWE aime bien se foutre de la gueule de ses smarts mais leur file de temps à autre un os à ronger.

 

 

Et à tous ces catcheurs qui rongent leur frein, il faut ajouter les Superstars établies que l’on peut difficilement écarter de la tête d’affiche, au premier rang desquels des mecs aussi confirmés et talentueux que CM Punk, John Cena, Sheamus ou Randy Orton. Les vendeurs de posters, magazines et t-shirts. Autrement dit, satisfaire tous les cadors de la WWE est mathématiquement impossible, à moins de multiplier les trophées. Ce qui serait parfaitement ridicule. Et le raisonnement est valable pour le titre suprême de Stamford, pris isolément : la title picture du Championnat WWE se résume à son titulaire et son prétendant et plus rarement à un troisième larron. Qui en exclure pour faire une place à la nouvelle coqueluche des smarts ?

 

 

T'inquiète McOcee, j'ai l'habitude.

 

 

Autorisons-nous un parallèle footballistique : si Lucas n’est pas titulaire au PSG, c’est que Cavani est meilleur. Si Rabiot ronge son frein sur le banc, c’est que Verrati, Motta et Matuidi lui sont supérieurs. Et si Menez boude à cause de sa condition de remplaçant, c’est bien parce que Lavezzi offre plus de garanties que le jeune international français. Et pourtant, ces trois jeunes gens ont un talent fou. Faut-il pour autant leur faire une place coûte que coûte dans le onze de départ du plus grand club de France et bientôt d’Europe ? Évidemment, non. Leur heure viendra, plus tard. Ou pas. Bref, vous voyez l’idée : réserver une place au pied du trône à Monsieur Oui à long terme signifierait qu’il la mérite plus que tout autre. Ce qui est plus que discutable et nous amène à examiner le deuxième élément qui plaide en la défaveur de Danny : celui qui a trait à sa « légitimité », concept quelque peu subjectif quand on parle de catch, j’en conviens bien volontiers, mais que l’on ne peut pas écarter sans en débattre au préalable.

 

 

De la même façon, le PSG aurait dû jouer la carte Chantome plutôt que de lancer Verratti. Nan, je déconne.

 

 

C’est indéniable : Bryan est « méritant ». Cela signifie-t-il qu’il « mérite » dès aujourd’hui sa place au sommet de la hiérarchie, au détriment de certains de ses concurrents ? Non, à l’évidence. Les qualités propres au Dragon ne sauraient faire oublier celles de rivaux parfois plus expérimentés et qui ont pour le moment plus prouvé que le natif d’Aberdeen. Citons dans le désordre CM Punk, John Cena, Randy Orton ou même Sheamus, quatre athlètes qui évoluent à la WWE depuis plus longtemps que Daniel Bryan et « méritent » tout autant de se voir confier le premier rôle. Pour le Marine, c’est une évidence, même si son objectif actuel est de redonner un peu de lustre à la ceinture de champion poids lourds : il n’est pas scandaleux de le voir plus haut que le Yes Man sur la carte, je pense que tout le monde en conviendra. Idem pour CM Punk, qui a brillamment et patiemment gravi les marches qui mènent au succès, de titres poids lourds acquis grâce à une mallette en règne record de Champion WWE, en passant par des promos enflammées et une capacité extraordinaire à se renouveler, ce que Bryan n’a pas encore démontré. Et pour cause, il n’en a pas eu le temps. C’est vrai aussi pour Sheamus, une force de la nature doublée d’un athlète accompli qui peut également se targuer d’années passées à écumer les rings du circuit indy et dont l’expérience, le charisme et le soutien des fans n’ont rien à envier à ceux de Daniel Bryan. Et qui a surtout connu des règnes individuels plus convaincants que le petit artiste à la vilaine coupe de hippie.

 

 

Daniel, vous êtes un athlète au palmarès déjà conséquent. Quel est le plus beau moment de votre carrière? Cette petite minute de règne à SummerSlam? Ce titre perdu dès le lendemain sur décision de Triple H? Votre première défense de championnat du monde à WrestleMania contre Sheamus?

 

 

Et, bien sûr, c’est également le cas de Randy Orton qui s’est finalement imposé et arbore fièrement autour de ses hanches le titre majeur de la WWE. Car les deux dernières années de la Vipère, en demi-teinte, ne doivent pas faire oublier le pedigree du personnage. Plus jeune champion du monde de l’histoire, il n’est aujourd’hui qu’à trois petites longueurs de John Cena en terme de ceintures mondiales gagnées, puisque RKO a déjà huit championnats WWE à son CV, auxquels s’ajoutent trois trophées poids lourds (contre onze et trois pour le Marine). Cela pose un peu ce que représente le Legend Killer à Stamford, depuis les onze années qu’il y exerce. Son histoire, son talent, sa relation avec la fédération, mais aussi l’attachement des fans et son charisme entre les cordes font que le voir battre Bryan pour redevenir champion WWE, non, ce n’est décidément pas choquant. C’est dans l’ordre naturel des choses à Stamford.

 

 

"L'ordre naturel des choses", un concept incertain et fluctuant à la WWE.

 

 

Je sais ce que tu vas me répondre, dès que tu auras fini de te curer le nez avec ton petit doigt pour déloger ce corps étranger solidement arrimé à ce long poil qui dépasse de ton tarin disgracieux : « ouais mais la WWE, elle ne se renouvelle jamais. », voire « John Cena et Orton, ça fait cinq ans que ça dure. », ce qu’affirme sans rire l’auteur de la nalyse de Hell in a Cell dans un élan de malhonnêteté intellectuelle que je dénonce et condamne vigoureusement. Déjà, oublier CM Punk et ses 434 jours de domination sans partage, c’est un crime impardonnable qui devrait valoir l’écartèlement sur la voie publique de son coupable. Mais il faut également citer Triple H, Edge, Sheamus, The Rock, Edge, Jeff Hardy, Batista, Alberto Del Rio et même le Miz (160 jours), qui ont frimé ceinture WWE à l’épaule ces cinq dernières années. Et apportent un démenti cinglant à l’affirmation hasardeuse de notre sarcastique et sémillant rédacteur. Les Champions de Stamford sont bien plus nombreux que l’on pourrait le croire à la lecture des inconditionnels supporters du Dragon miniature qui pestent en permanence autour du sempiternel « toujours les mêmes ».

 

 

Et rien que pour vous faire chier, j'ai décidé de gagner le titre poids lourds d'un seul bras.

 

 

Il me faut en revanche accepter une critique, que je juge infondée, mais là n’est pas la question : quand bien même une flopée de Superstars sont parvenues à inscrire leur nom au livre d’or de la compagnie des McMahon, ils sont peu nombreux ceux qui comptent vraiment et pèsent au quotidien de tout leur poids au sein des aventures des deux shows majeurs. Dans la liste que je viens d’évoquer, seuls John Cena, CM Punk, Randy Orton et Sheamus ont ce statut de pilier incontournable de la WWE, ce petit truc en plus dans la hiérarchie qui fait qu’ils sont plus souvent que tout autre les têtes d’affiche des principales rivalités, celles qui gravitent autour du titre suprême. Je comprends qu’on puisse le reprocher à Vince et ses équipes, mais il me semble que c’est oublier ce qu’est le catch : un sport-divertissement. Un spectacle qui simule une compétition sportive. Ce rappel est fondamental, à double titre. Il me semble que la stabilité des héros principaux de la fédération de Stamford, réunis dans un tout petit cercle, s’impose aux décideurs de la compagnie. Tout d’abord parce que c’est cette stabilité qui garantit la crédibilité du champion. C’est avant tout le nombre de règnes de John Cena, et parfois même leur durée, qui fait du Marine l’immense athlète qu’il est aux yeux du public et l’impose comme le Top Guy du Connecticut. Et cette consécration n’est rendue possible que par ces dix années passées sur le devant de la scène. Le raisonnement est valable pour CM Punk, devenu icône par la grâce d’une domination record. Lui aussi est parti pour squatter les écrans de télévision et se forger un palmarès hors du commun pendant les années à venir. Idem, enfin, pour Randy Orton, qui est aujourd’hui à sa place en tête de la chaîne alimentaire. On l’a dit : son CV, son aura et son palmarès en font un choix logique, même si celui-ci s’effectue au détriment de Bryan, qui n’est pas encore au niveau de ses rivaux.

 

 

– Tiens Dolph, tu devrais demander aux Cahiers du Catch de faire un article sur toi pour comprendre ce qu'il t'est arrivé.

– Pas con Kaitlyn, gimme five.

 

 

Et c’est là que le parallèle sportif prend tout son sens : le retour de Zidane en 2006 met tout le monde d’accord, malgré l’âge de ses artères. Parce que c’est Zizou. De la même façon, il n’est pas né l’attaquant qui délogera un Cristiano même vieillissant de son fauteuil de titulaire de la selecção portugaise ; et tant que Messi sera capable de coups de génie, jamais un entraîneur ne le sortira d’une équipe. À une autre échelle, un Hervin Ongenda devra patienter dans l’ombre d’un Lavezzi, même si en terme de qualités techniques pures, le jeune français semble mieux loti que l’Argentin. Autrement dit, un champion sportif indiscutable, cela se façonne sur la durée. Une place de titulaire, ça se mérite, cela demande du travail et de la patience. Et une fois cette construction achevée, il est inconcevable de ne pas en profiter à plein, en sport comme en sport-divertissement. Et la WWE a plus que d’autres cette obligation d’installer ses champions, pour la bonne raison que son caractère simulé est forcément un frein dans l’inconscient collectif du public. Stabiliser ses main eventers, c’est le moyen pour Stamford de crédibiliser le « sportif » et de suspendre un peu plus haut l’incrédulité de ses suiveurs réguliers ou occasionnels. C’est aussi pour cela que D-Bryan est condamné à ronger un peu son frein : à l’instar de Neymar à Barcelone, il n’est pas encore le messie, le Messi, le A+ Player de son équipe. Il n’est qu’un B+, peut-être déjà un petit A. Ce qui est remarquable à son âge et augure de lendemains qui chantent en main event des plus prestigieux PPV de la WWE.

 

 

– Ah, l'article devient enfin sympa!

– Euh… Attends de lire la suite Danny, tu y es comparé à un nain. Cette McOcee est plus redoutable que Stephanie McMahon.

– Et plus méchante que Djipi Bag O'Shit.

– Pas faux.

– Le plus sympa, c'est Jyskal, il aime tout le monde.

– Oui, et celui qui fait les blagues les plus connes, c'est Big Botch Man. T'as lu sa nalyse en images?

– Ah non, tiens, mais je vais lire ça. J'aime bien aussi Big Botch Man.

 

 

Ou pas. Car n’en déplaise aux amateurs de catch virevoltant, précis et perpétuellement inventif du natif d’Aberdeen, un ultime danger le guette. Quelques derniers et menaçants récifs pointent encore à l’horizon, qui se verraient bien théâtre du naufrage du navire D-Bryan et cimetière de ses ambitions. Il est petit. 1,73 m. Soit dix centimètres de moins que Bret Hart et Chris Jericho. Et à peine cinq de plus que Rey Mysterio. Dans un monde où les grands champions culminent à 1,90 m, voire plus pour certains d’entre eux. Et dans une discipline qui a toujours fait la part belle aux forces de la nature. Argument ridicule ? J’en conviens parfaitement : il peut paraître saugrenu ; mais il mérite mieux qu’un haussement d’épaules, de sourcils ou de sexe turgescent. Car dans ce sport-divertissement issu du milieu forain, ce qu’on aime par-dessus tout, ce sont les mastodontes, les colosses, les big men, le bigger than life ! Christophe Agius le résume d’ailleurs à la perfection quand il évoque les tournées de la ICWA sur les routes françaises : le public peu averti, familial, à la faible culture catch (nos marks bien de chez nous, en quelque sorte), ne jure que par la démesure, les musculatures saillantes, hors du commun, les mensurations exceptionnelles. Il veut qu’on lui vende du rêve et cela ne passe pas par le triomphe d’un type plus petit que tata Yvonne.

 

 

– Tain, t'as vu Horny? À 40 cm près, t'aurais pu être champion WWE.

– Ouais je sais Eva. Bryan a de la chance d'être grand pour un nain.

 

 

On dit souvent que la force de Daniel Bryan est d’incarner une sorte de monsieur tout le monde dans lequel tout fan pourrait s’identifier facilement. Son look, sa simplicité apparente y participent. Tout comme sa taille, d’une effroyable normalité dans un univers où la surenchère physique est permanente. Mais le public de la WWE tient-il tant que ça à s’identifier à ces super héros en slip de cuir qui ferraillent sur les rings de Stamford chaque semaine ? Ou préfère-t-il rêver de muscles parfaitement dessinés, de champions culminant aux alentours des deux mètres, au corps parfait et consciencieusement huilé ? Le fait que la fédération des McMahon exagère les mensurations de ses athlètes (les poids et les tailles sont aussi kayfabe) est un élément de réponse ; la norme n’est pas la norme dans le Connecticut. Osons un rapprochement audacieux : la France ne veut pas d’un président normal, pas plus que les suiveurs de la WWE ne veulent de monsieur tout le monde ceinture suprême autour des hanches.

 

Bonjour, je m'appelle John Doe et Daniel Bryan est mon inspirateur. J'ai décidé de devenir Champion WWE et d'incarner à mon tour la Monsieur Tout le Monde Era. Tout le monde me dit que j'ai un certain talent pour ça.

 

 

Métaphorons toujours un peu plus : le public accepte la victoire de David contre Goliath. Rey Mysterio a par exemple battu bien plus grand que lui. Mais à la WWE, neuf fois sur dix, c’est le géant de l’Ancien Testament qui l’emporterait contre le berger D-Bryan. Le WWE Universe achète l’exploit d’une miniature, mais à la condition qu’il ne soit pas renouvelé semaine après semaine. En ce sens, l’American Dragon régnant sur la plus grosse fédération de catch au monde jusqu’à en devenir le visage, ce ne serait probablement pas très bon pour le business. Et c’est pourquoi Daniel Bryan devra peut-être se contenter de quelques titres WWE arrachés çà et là et de règnes relativement courts, avec pour « compensation » une ribambelle de trophées « secondaires » accrochés à son tableau de chasse. À la manière d’un Chris Jericho (neuf breloques IC contre cinq titres mondiaux « seulement ») ou d’un Rey Mysterio (trois ceintures de champion du monde à son actif), le Dragon pourrait bien à l’avenir souffrir de la concurrence de plus costaud que lui. Et faire les frais d’une « banalité » peu attractive sur le long terme.

 

 

Bastonné par des rookies lowcarders dans un couloir, le depush a commencé pour le Dragon de papier.

 

 

Vous l’aurez compris, du moins je l’espère : sous les sarcasmes de cette lettre ouverte se cache une grande admiration pour l’ex-Petit Prince du circuit indy et un profond respect pour tout ce qu’il a déjà accompli. Ce qui ne doit néanmoins pas faire oublier l’essentiel : à la WWE, comme dans la vie sportive, le talent pur ne suffit pas toujours. L’apprentissage est long, la route difficile, construite d’étapes à franchir patiemment et parsemée de concurrents qui ont leur mot à dire. D’autant plus quand ils doivent baisser la tête pour regarder le Dragon droit dans les yeux. Et c’est sur cette dernière taquinerie que nous conclurons cette réflexion ô combien politiquement incorrecte, du moins si j’en crois les réactions outrées d’une bonne partie de notre lectorat le plus smart. Car c’est aussi une des missions des Cahiers du Catch : combattre sans relâche le politiquement correct, où qu’il se niche.

 

 

Léonarda, enfin de retour en France pour la fashion week.

 

 

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