Catch

Le jour de l’année où il faut acheter L’Equipe

Le journalisme, c’est le contact et la distance.

Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, qui parlait peut-être de catch, en fait.

 

A quand une rubrique régulière dédiée à l’actualité du catch dans L’Equipe? Sans doute à jamais, le quotidien de référence n’ayant vocation qu’à traiter des « vrais » sports (oui, bon, et de bagnoles aussi). C’est bien regrettable, tant la pleine page consacrée à la WWE dans l’édition de ce jour est bien foutue.

 

 

Du catch dans L’Equipe, voilà qui démultiplierait les ventes du journal. A bon entendeur…

 

 

Une page entière de L’Equipe sur la WWE!

 

 

Eh oui, en ce 7 novembre 2013, une semaine avant la prochaine tournée de Cena et ses copains dans l’Hexagone (Rouen le 15 novembre, Marseille le 16), L’Equipe fait une pleine page sur la WWE, dans sa partie « business » (une rubrique hebdomadaire, génératrice en règle générale d’excellents papiers, d’ailleurs). On se pince pour y croire, et c’est pas pratique de se pincer dans le métro à l’heure de pointe quand on tient entre les mains un journal grand format.

 

 

Infographie issue de l’indispensable article « Comment lire L’Equipe dans le métro » des Cahiers du Foot.

 

 

 La présentation du catch et de ses ressorts est relativement sommaire, car le sujet principal de l’enquête est bien l’aspect financier des activités de la Firme de Stamford. Notons cependant que l’introduction du texte de Stéphane Kohler, signature habituelle de la rubrique foot du journal, rappelle à s’y méprendre celle que nous avons nous-mêmes faite le jour où nous avons présenté les CDC à nos grands frères des Cahiers du Football : « Oui, on sait, ne vous énervez pas trop vite : le catch, c’est pour de faux, c’est davantage du théâtre de bas étage surjoué par des gars trop musclés qu’un sport de haut niveau », démarre Kohler; « Evacuons immédiatement un faux débat récurrent: non, évidemment, le catch n’est pas un sport, et oui, évidemment, nous savons que les matchs sont arrangés à l’avance », précisions-nous dans notre propre article. Une fois le lectorat footballistique apaisé, il est temps ensuite de parler du fond. Ici, il s’agit donc du business model de la WWE, et on ne peut que saluer la qualité du travail du journaliste de L’Equipe.

 

Après avoir brièvement retracé l’histoire de la fédération, Kohler s’attache à mettre en évidence l’ampleur et les leviers de son succès commercial, s’appuyant sur de nombreux chiffres impressionnants : on découvre ainsi que la WWE a engendré 484 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2012 (les trois quarts en Amérique du Nord), dont 139,5 millions proviennent des droits TV, 83,6 millions des ppv et pas moins de 103,7 millions de la billetterie, le reste relevant d’un merchandising distribué dans 85 pays. Certes, ces données sont facilement accessibles puisque la compagnie, cotée en Bourse, a l’obligation de les diffuser, mais quand comme moi on a la flemme de faire soi-même ce genre de recherche, on est reconnaissant à L’Equipe pour ce boulot de recensement.

 

 

 

Le jeu des sept erreurs.

 

 

 

Tous ces chiffres, ainsi que les estimations des émoluments des catcheurs (entre 2 et 4 millions de dollars par an pour Cena, Orton et Punk, pourcentage sur le merchandising non compris) sont mis en perspective par une interview de l’incontournable Boris Helleu, enseignant à l’Université de Caen et spécialiste du marketing sportif, et surtout lecteur des CDC (Boris, si tu nous lis, sache qu’on te kiffe, t’es beau, on veut t’interviewer à ton prochain passage à Paris, on te paie les bières). Helleu, sans doute le meilleur expert français du marché sportif américain qu’il dissèque sur son remarquable blog Hell of a Sport, explique avec justesse les ressorts de notre hobby favori (« Une machine à raconter des fables et générer des émotions qui repose sur l’adhésion du public qui sait qu’il est dupé ») et souligne l’importance du développement tous azimuts d’une compagnie aussi présente à la télévision que sur les réseaux sociaux, parlant à cet égard de « marketing expérientiel » (le fan est immergé dans l’expérience WWE) qu’il oppose au simple « marketing transactionnel » propre au sport français. Et de conclure que « finalement, le véritable Théâtre des Rêves, ce n’est pas Old Trafford [le stade de Manchester United, ainsi surnommé parce que l’équipe locale y a accompli de nombreux exploits ayant fait rêver ses fans, je précise pour Henri Death et les autres allergiques au foot qui nous lisent], mais la WWE! ».

 

 

Ici, la défense de Manchester United au Théâtre des Rêves : Nemanja Vidic est entouré des jumeaux Rafael et  Fabio.

 

 

La page se termine justement sur un petit article consacré au développement de la WWE sur Facebook et Twitter (pas un mot sur le mystérieux réseau Tout, en revanche). Kohler a pris sa tâche au sérieux et a interviewé pour l’occasion Gerrit Meier, le responsable du développement international chez Vince, qui explique l’importance cruciale du numérique dans le succès actuel de sa boîte. Et d’étayer : la WWE affiche 120 millions de fans sur Facebook et 70 millions sur Twitter, tandis que Cena est le septième sportif (si ce terme est approprié le concernant) le plus suivi au monde sur Facebook avec 16,7 millions de membres de la Cenation… Kohler sollicite également le directeur des contenus de Dailymotion, qui rend hommage à l’activité de Stamford sur le World Wide Web, et révèle que Daily négocie actuellement avec la WWE pour diffuser des extraits de shows ou des événements en live, à suivre!

 

Le tout, illustré d’une belle photo du décor du dernier Mania et d’images de Cena portant un AA au Rock et de Bryan s’élançant sur le Big Show, contient aussi plusieurs graphiques très clairs montrant la répartition du chiffre d’affaires de la WWE et son audience globale par tranches d’âge : officiellement, 37% des suiveurs ont entre 8 et 17 ans, 44% entre 18 et 34 ans, 14% entre 35 et 49 ans et 5% plus de 50 ans. Oui, ça fait 100%. Donc aucun fan de la WWE n’est âgé de moins de huit ans.

 

 

Horreur : ce papa vient de se rendre compte que ses enfants n’existaient pas.

 

 

Quand on y ajoute que le sieur Kohler a sollicité pour les besoins de son enquête le merveilleux Christophe Agius, mais aussi David Rothschild, promoteur français travaillant avec la WWE (David, si tu nous lis, on veut aussi t’interviewer; et que tu nous embauches dans la foulée), on voit qu’on a affaire à un travail sérieux, d’autant plus remarquable que l’auteur n’est probablement pas fan de catch lui-même (j’en sais rien en fait, mais je le subodore vu qu’il cite dans la liste des « beaux bébés XXL » des gabarits très moyens comme Punk ou Bryan) (Stéphane si tu nous lis n’hésite pas à rectifier et à nous dire que tu es inscrit ici depuis quatre ans sous le pseudo Undertakane75). Bref, autant nos potes des Cahiers du Foot s’en prennent à raison au traitement du foot par le quotidien sportif, autant on ne trouve pour notre part rien à redire à leur incursion sur les terres du catch, au point d’espérer que ça leur donne des idées. Après tout, L’Equipe traite déjà amplement de compétitions aux résultats décidés à l’avance et  dont les protagonistes sont dopés jusqu’aux yeux… Non, on ne citera pas de noms, on ne veut pas se fâcher avec le championnat d’Italie de football.

 

 

Ma, tout ce qu’on vous demande, c’est un peu de suspension de l’incrédulité, pozzo!

 

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