Catch

Mission accomplie

Giants don’t live as long as other people.
Stephanie McMahon, au Big Show

 

Nelson Frazier, Jr., mieux connu sous les noms de Mabel, Viscera et Big Daddy V., est mort le 18 février dernier. Il n’entrera sans doute jamais au Hall of Fame de la WWE, mais il a toute sa place dans mon Panthéon personnel. 

 

 


Entre ici, Nelson Frazier, Jr., et ton cortège de… heu…

 

 

Quelques mots sur Nelson Frazier Jr.

 

En 1993, Edouard Balladur était le premier ministre de François Mitterrand et préparait un heel turn homérique contre son tag team partner Jacques Chirac dans la perspective de la présidentielle. Pierre Bérégovoy se tirait une balle dans la tête. René Bousquet en prenait une dans la poitrine. Un preneur d’otages surnommé Human Bomb semait la panique dans une école de Neuilly, l’occasion pour la France de découvrir l’avenant maire de la ville, Nicolas Sarkozy. Basile Boli envoyait les fans français de foot au septième ciel et Emil Kostadinov les renvoyait dans les sept cercles de l’enfer. Les Nuits Fauves nous servaient de campagne de prévention des MST. Bill Clinton inaugurait son mandat présidentiel par le siège de Waco. Une bombe explosait dans le parking du World Trade Center, qui tenait bon. Le président russe Boris Eltsine faisait donner l’assaut au Parlement où s’étaient réfugiés les députés rebelles. Brandon Lee, fils de Bruce, trouvait la mort sur le tournage de The Crow dans un stupide accident de revolver. River Phoenix faisait une overdose mortelle. Léo « le Géant » Ferré s’évaporait aussi. Dans les préaux, les fans de Nirvana méprisaient ceux des Guns n’Roses et de Metallica. La WWF lançait Monday Night Raw et moi, je découvrais, émerveillé, l’existence d’un colosse noir enrobé dans un emballage de bonbon.

 

 


1993 : Monday Night Raw, Bill Clinton, Michael Jordan, Mabel.

 

 

Nelson Frazier débarquait à la WWF sous le nom de Mabel, en compagnie d’un autre black, moins exceptionnel par son gabarit mais tout aussi jovial, Mo, et sous la férule d’un manager dansant répondant au sobriquet d’Oscar. Les trois comparses étaient des Cryme Tyme avant l’heure : des gars du ghetto venus apporter bonne humeur et positive attitude aux enfants des quartiers défavorisés ; venus apporter, aussi, énergie et bonhomie aux suiveurs de catch. Ils étaient en mission, comme leur nom l’indiquait (Men on a Mission, soit M.O.M., soit Mabel Oscar Mo, vous suivez ?), mais cette mission relevait moins de l’ambition sportive que de la propagation d’une vision du monde enjouée.

 

 


Personne ne comprenait ce que les MOM foutaient de leur temps libre, mais ç’avait l’air sacrément utile à la communauté.

 

 

Seulement, leur bonnes intentions ne rencontrèrent pas un accueil chaleureux. La WWF de l’époque possédait une solide division tag team. C’était le temps où les spécialistes du catch en double ne se produisaient qu’exceptionnellement en solo. Les duos étaient soudés, duraient longtemps et avaient tous un gimmick aussi marqué que celui des Men on a Mission. Il y avait là les Quebecers, méchants Canadiens membres de la police montée nationale ; les frères Godwinn, bouseux sympathiques, et les frères Blu, bouseux terrifiants (coachés par un certain Oncle Zeb dont on a appris depuis que c’était aussi un patriote de première) ; les Bushwhackers, bouseux néo-zélandais débiles ; les Headshrinkers, sauvages Samoans ; les Smoking Gunns, deux cowboys dont l’un est encore champion par équipes vingt-et-un ans plus tard ; les extraordinaires Two Dudes with Attitudes, à savoir Shawn Michaels et Kevin Nash ; et ainsi de suite. Les MoM allaient avoir maille à partir avec tout ce beau monde, évidemment.

 

 


Dansez avec nous, sinon on vous bat à mort.

 

 

C’était l’époque d’avant l’Internet. Il fallait se lever pour changer la chaîne de la télé, les téléphones étaient à cadran, quand les piles de ton walkman faiblissaient la chanson headbangeuse dans tes oreilles se muait en ballade langoureuse… Le catch passait sur Canal Plus (accessible via un petit boîtier trafiqué, sis dans deux emballages de cassettes vidéo et payé 400 balles à un type louche dans une gare) sans autre explication que celles fournies par les commentateurs, Raymond Rougeau et Chépluki, qui étaient évidemment à fond dans le kayfabe. La seule autre source d’informations était le WWF Magazine, publication peu propice au shoot, comme on peut l’imaginer. Bref, je peux maintenant vous l’avouer… Je ne savais pas si c’était complètement bidon ou quand même un peu vrai.

 

Evidemment, la scénarisation sautait aux yeux, mais en même temps bon nombre d’impacts semblaient crédibles ; je percevais tout ce spectacle comme une sorte de champ intermédiaire entre une compétition sportive sérieuse et un divertissement scripté. Dans ce contexte, je ne pouvais que me prendre de passion pour les géants de ces lieux, aux corps inouïs, surgis tout droit des pages de mes vieux Srange et Spidey. Fan absolu de Diesel avant même son premier combat, je tremblais comme une jeune fille à la vue de Yokozuna, Undertaker, Crush, Adam Bomb et autres Razor Ramon. Ils semblaient tous dégager une aura et une puissance d’un autre monde, et même si j’adorais Shawn pour ses acrobaties, son arrogance et son look d’épigone décomplexé de David Lee Roth, les titans étaient probablement la première raison pour laquelle je m’installais — samedi à midi, je crois — devant ma téloche pour contempler toutes ces conneries.

 

Mabel, dès le départ, m’a sidéré. Presque aussi grand que Diesel, presque aussi lourd que Yokozuna, c’était une montagne, mais à la différence du garde du corps patibulaire et du sumo impénétrable, il était fun, radieux même, et ça créait un sacré contraste avec les autres big men du moment, tous heels. Je ne me souviens guère de son travail dans le ring, si ce n’est d’un Irish Whip par lequel Mo l’envoyait s’écraser sur un pauvre adversaire bloqué dans un coin. Mais Mabel, c’était exactement ce que je voulais d’un top face : un type réellement sympa (putain, il passait tout son temps libre à jouer avec les gamins de Harlem et à repeindre les murs !) mais capable au besoin de réduire n’importe qui en charpie.

 

 


D’ailleurs je ne comprends toujours pas pourquoi la WWE n’a jamais commercialisé ses fringues, ça aurait fait un carton.

 

 

En quelques mois, les MOM allaient faire leur trou. Oscar était plutôt irritant, Mo quelconque, mais Mabel suffisait à lui seul à obtenir le soutien de foules où les smarts étaient fort rares et en tout cas inaudibles. A Survivor Series 1993, les gentils blacks s’allient aux Bushwhackers et se déguisent en Doinks (à ce propos j’ai commis ici une nécro du clown diabolique) pour affronter et vaincre dans un de ces comedy match dont ces temps-là avaient le secret les Headshrinkers, Bam Bam Bigelow et le Bastion Booger, sympathique équipe que voilà.

 

 


Le genre de vision que t’as plaisir à retrouver en pleine descente d’acide.

 

 

Suite à ce triomphe, les MOM gagnent les titres contre les Quebecers en house shows, les reperdent deux jours plus tard (ce sera leur seul règne), et Mabel commence à être testé en solo. Pas très longtemps, mais assez pour prouver qu’en tant que Monster Face, il a un rôle à jouer. L’équipe se réunit à l’automne 1994, tente de nouveau sa chance pour les titres, échoue et… turne heel en masacrant les Smoking Gunns et leur manager Oscar aussi pour la peine !

 

Les MOM sont heels, mais rapidement, leurs yeux jaunes se détournent du championnat par équipes. Mabel vise plus haut, et Mo, en bonne petite biatch, sera son âme damnée. Le push individuel est déclenché en juin 1995, où le géant remporte le King of the Ring, en passant sur les corps d’Adam Bomb, de l’Undertaker (qu’il est apparemment le premier à battre par tombé dans un ppv !) et de Savio Vega. Boum ! Il se proclame King Mabel et anoblit son sidekick, qui devient Sir Mo. Il est le top heel de la compagnie. Je suis aux anges. On veut toujours voir ce que va accomplir un gentil qui pète un fusible, non ?

 

 


Amenez-moi cet enfant ! Je veux le manger !

 

 

 

Mais la marche est trop haute. Mabel n’est pas le Big Show ou Kane. Il ne sait pratiquement rien faire dans le ring, et certainement pas amortir ses coups. Son match pour le titre WWF à Summerslam, contre le champion Diesel, est un désastre. Il le perd, mais il perd surtout la confiance du staff. Diesel se plaint de son style beaucoup trop stiff, qui étant donné son gabarit risque à chaque instant de causer une blessure grave à ses adversaires. La version du challenger est différente : d’après lui, il devait gagner le championnat ce soir-là, mais au dernier moment la Clique (Nash, Triple H, Michaels, Razor Ramon) a convaincu Vince de changer sa décision…

 

 


– Ouais, et Vince voulait aussi que j’épouse sa fille et que je devienne le prochain patron de la W…
– Silence ! Silence, chien !

 

 

Ce qui est sûr, c’est que Mabel recule d’un bon rang dans la hiérarchie, et vient prêter main-forte à Yokozuna dans sa feud contre le Taker. On lui demande d’aider le sumo à défoncer le big man : il y met tant d’entrain que sa série de descentes de la cuisse défonce l’orbite du cadavre ! C’en est trop pour Vince, qui patiente pour le virer jusqu’au retour de blessure du Taker, lequel prend sa revanche en écrasant Mabel dans un Casket Match. Le titan jobbe une dernière fois pour Diesel, en quelques secondes (spottez Jeff Hardy parmi ses porteurs, à la neuvième seconde), est sorti sans gloire du Rumble 1996, et prend la porte.

 

La suite, je ne l’ai apprise que des années plus tard, puisque c’est à peu près à ce même moment que j’ai cessé de suivre les aventures de tous ces golgoths, sans que cette décision soit liée à la disparition des écrans de mon gargantuesque favori. J’en parle donc rapidement, même si elle mérite sans doute tout un développement sur le thème « comment la WWE gère un obèse incapable de catcher ». Mabel revient en 1998, est incorporé au Ministry of Darkness de l’Undertaker sous le nom seyant de Viscera, et arbore désormais un look gothique et des lentilles de contact blanches.

 

 


Videur à l’entrée de l’enfer, un boulot comme un autre.

 

 

Une fois ce run fini, il passe un peu de temps en tag team avec Mideon (autre ancien du Ministry), gagne un instant le Hardcore Championship, splashe Mae Young et se fait défoncer par Mark Henry, bref la routine de l’Attitude Era. Nouveau départ en 2000, passage éclair à la TNA, et réapparition en 2004.

 

Arrive alors une période étrange, où il drague lourdement Trish Stratus, qui le rejette, ce qui le transforme en Face et en « World’s Biggest Love Machine », ce qui en dit long sur l’humour de corps de garde de Vince McMahon. Cela dit, les segments où il invite la magnifique blonde au restau et lui montre les capotes qu’il a préparées pour la suite de la soirée méritent assurément le coup d’œil.

 

 


– Waaah, douze capotes ? T’es une vraie machine, toi, mon grand, hein ?
–  En fait, non, c’est juste que j’enfile les douze en même temps pour que ça tienne.

 

 

Le lover pèse désormais bien 300 kilos mais multiplie les gestes lascifs et tente de mettre son gros boyau dans Lilian Garcia, ce qui occasionne une de ces storylines cocasses de lowcard que la WWE serait bien inspirée de réhabiliter.

 

 


Dans le remake WWE de La Belle et le Clochard, le rôle du spaghetti est tenu par une vieille croûte de fromage.

 

 

Suit une draft à l’ECW, un dernier simili-push sous le nom de Big Daddy V. et avec le soutien de Matt Striker qui le voit devenir First Contender au titre de la brand, mais le physique ne suit plus du tout et il quitte définitivement les lieux en 2008, quelques mois avant que je me remette au catch, snif.

 

 


Ca se trouve, si j’étais tombé là-dessus et non pas sur un match de John Morrison en ce soir maudit de l’automne 2008, je n’aurais jamais replongé, je n’aurais pas consacré des milliers d’heures à cette passion à la con et je serais aujourd’hui président de la France. A quoi ça tient, hein.

 

 

Frazier, qui a commencé le catch très jeune, ne sait rien faire d’autre, et illustre à merveille le propos tenu par Stephanie McMahon au Big Show : « Que deviendras-tu si tu quittes la WWE ? Le plus grand pompiste du monde ? » Malgré quelques apparitions dans des films de bas niveau (dont un péplum qui a l’air énorme, « 301: The Legend of Awesomest Maximus », qui s’inspire de Troie et de 300 !), les sirènes de Hollywood ne viennent pas le réveiller tous les matins, et il se retrouve dans diverses promotions secondaires, où ses dimensions et sa petite notoriété lui garantissent toujours un petit chèque et où il retrouve à l’occasion d’autres anciens de la WWE, comme Charlie Haas, avec qui il a fait équipe chez les Italiens de la Nu-Wrestling, ou encore René Dupree, contre lequel il a remporté, en octobre 2013, son tout dernier match, à la… Qatar Pro-Wrestling, fédération dont j’ai appris l’existence en écrivant ces lignes, qui a également embauché d’autres grands noms comme Bobby Lashley et Carlito, qui mérite sans doute un article à part entière et qui me permet ce cheap plug.

 

 


Typiquement le genre de spectacle dont les spectateurs du Qatar sont sans doute friands.

 

 

Et donc, le 18 février dernier, il est mort d’une crise cardiaque à 43 ans.

Il y a différentes façons de voir la vie et la carrière de Nelson Frazier, Jr. La plus répandue est probablement la plus juste : ce type n’était notable que par son physique hors du commun, et même s’il a su incarner avec un certain succès plusieurs rôles, il restera dans l’histoire comme l’un des plus mauvais catcheurs ayant jamais obtenu un push de niveau main event. Il émarge à la catégorie Great Khali / Bastion Booger / Giant Gonzalez et pas Big Show / Kane / Vader. Il incarne jusqu’à la caricature l’obsession de Vince pour les corps énormes, « bigger than life », et son destin aura globalement été, celui, pathétique, d’un phénomène de foire jamais respecté qui aura jusqu’au bout tenté de vivoter d’une gloire ancienne aussi éphémère qu’injustifiée.

 

 


Aubade, leçon n°44 : faites travailler son imagination.

 

 

Mais il existe évidemment une autre option, plus radieuse, s’inscrivant dans le récit insouciant offert par Mabel dans sa première incarnation de rappeur souriant du dimanche. Fan de catch depuis sa plus tendre enfance, ce mec a vécu son rêve à fond les ballons, a réalisé ce que des milliers d’autres catcheurs n’ont jamais pu, à savoir gagner le King of the Ring, main eventer Summerslam et combattre l’Undertaker dans un Casket Match, a mis ses lèvres sur celles de Trish Stratus et de Lilian Garcia, a fait le tour du monde, et a fait rire et applaudir petits et grands vingt ans durant.

 

Cette vie de patachon a-t-elle précipité son décès ? On l’ignore, mais le fait est que les hommes de cette corpulence n’ont guère de chances de vivre très vieux, comme l’indique la citation qui ouvre cette nécro. Frazier aurait tout à fait pu mourir de la même façon au même âge après avoir passé sa vie à être le plus grand pompiste du monde dans sa Caroline du Nord natale. En lieu de quoi, il a connu une existence sans doute plus riche que celle d’un type lambda. En tout état de cause, il avait l’air de s’en satisfaire, comme le montre cette interview de 2008  (même s’il y caresse l’espoir de percer au cinéma). Reste qu’une part non négligeable de l’héritage de ces saltimbanques réside dans le souvenir que les spectateurs gardent d’eux, et je suis sûr de ne pas être le seul à avoir été marqué par ce gars qui, en 1993, du haut de ses vingt-et-un ans et de ses 2m06, se donnait pour mission de nous faire croire béatement à un monde simple et heureux.

 

 


C’est bon Charon, j’ai fini, tu peux emporter son âme.

 

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