Catch

Un bon coup de Streak et il disparaît

Aucun homme n’est invincible. Il y a toujours un point faible. Il suffit de le trouver.

Jean Van Hamme

 

Paul Heyman a eu beau tout tenter pour insinuer le doute dans l’esprit des fans de la WWE, ceux-là savent pertinemment que Brock Lesnar va s’incliner le 6 avril prochain et constituer la vingt-deuxième pierre à l’édifice UnderMania (ou WrestleTaker si vous préférez). Avec seulement deux absences au plus gros PPV de l’année, ceci en vingt-quatre ans à la fédération, et surtout sans aucune défaite à y déplorer, le Deadman est devenu indissociable du Showcase of the Immortals.

 

 

Bon en gros l’histoire de la streak… c’est un coup de cul.

 

 

Spécial WrestleMania XXX

Historique et perspectives de l’invincibilité d’Undertaker à WrestleMania

 

 

Des records, il y en a des tas. Tous destinés à être battus un jour, tous jugés exceptionnels sur le coup avant d’être noyés dans la norme. Pourtant, certains s’ancrent plus durablement dans l’histoire : les treize buts de Just Fontaine lors d’une seule Coupe du Monde, ou pour en revenir à notre domaine, les jours de règnes cumulés de Bruno Sammartino à la WWE.

En premier lieu, soulignons l’incongruité même de CE record. Il sous-tend en gros qu’un homme puisse, sans raison autre qu’une motivation décuplée, être plus performant à un moment précis du calendrier, et ce de manière reconductible, que pendant tout le reste de l’année. Un peu comme si Brandao pouvait gagner trois coupes de la ligue consécutives avec deux clubs différents, tout en étant décisif dans chaque finale. Comme ça,  par magie… Bon ok, on a vu pire. Et mieux. Dans le cas qui nous intéresse, le détenteur de cet insensé 21-0 (bientôt 22, v’la la streak) est aussi le personnage le plus irrationnel du WWE Universe. Le rôle ne pouvait échoir à un autre.

 

 

Obsolescence programmée contre circonstances prolongées

 

D’ailleurs certains ont essayé, mais ils ont eu des problèmes ! Ne parlons pas ici de streaks traditionnelles, d’invincibilité accordée à de nouveaux arrivants, vendus comme des monstres faute de gimmick ou de storyline assez porteuse pour se hisser au sommet. Évoquons seulement quelques-unes des plus brillantes séries de victoires acquises lors d’un même PPV. Concernant le Grandaddy of Them All, Hulk Hogan peut être qualifié de possesseur de la streak originelle, ne s’inclinant par tombé face à Ultimate Warrior qu’à la sixième édition. La double DQ face à André le Géant à Mania IV peut davantage être assimilé à un résultat nul ne remettant pas en cause son invincibilité. Plus près de nous, Edge mettait également en avant ses succès répétés au Superbowl of Wrestling, jusqu’à sa première défaite en one an one en 2008… face à Undertaker. Une autre minisérie est en cours, si l’on met de côté le pre-show de 2009, celle du Miz, sans que cela traduise une volonté de la fédération de le mettre particulièrement over (il n’était pas sur la carte de l’édition 2012 par exemple). Un autre record issu d’un concours de circonstances a marqué lui les Survivor Series : Randy Orton a été trois années de suite le seul survivant d’un 5-on-5 traditionnel (2003 à 2005). Le PPV de la période de Thanksgiving a simplement coïncidé avec un momentum où The Viper devait être pushé. Bon ok, dans le cas d’Orton, cela arrive assez souvent.

 

Alors que dire de ce 21-0 ? Une série forcément programmée de longue date ? Eh bien non, là aussi la WWE a joué autant de chance que de pragmatisme.

 

 

Même lui n’avait pas vu venir la streak.

 

 

Arrivé à la fédération en grande pompe aux Survivor Series 1990, le Taker bénéficie à l’origine de la streak typique du nouveau top heel. Squash après squash il humilie les gentils midcarders et autres jobbers incontournables de l’émission SuperStars (Reno Riggins si tu nous lis…). Sa première victoire devant un Jimmy « Superfly » Snuka proche de la retraite (WrestleMania VII) doit donc tout à la logique du moment. Le duel n’excède pas les quatre minutes et le Fidjien passera le reste de l’année 1991 à combattre en house show, avant de quitter la compagnie début 1992.

 

Spécialiste de la destruction des has been, voilà à quoi se résume le rôle du Deadman pour ses premières prestations à Mania. Bis repetita pour le 2-0 avec l’expédition de Jake Roberts en enfer pour quatre bonnes années (comme ça qu’on appelait la WCW à l’époque). Pourtant, la galaxie Taker tremble sur ses bases l’année suivante, où l’homme en noir croise un adversaire d’une tête de plus que lui, une nouvelle recrue nommée Giant Gonzales. Littéralement massacré au cours du Royal Rumble 1993 durant l’intervention impromptue de ce titan, le déjà face Deadman fait pâle figure à WrestleMania IX, puisque la compagnie vise à conserver la toute récente aura de ce Great Khali d’avant l’heure. Malgré sa domination globale, le heel se saisit d’un mouchoir imbibé de chloroforme pour endormir son ennemi. Genre de triche qui n’est habituellement pas repéré par les officiels, mais qui fort heureusement donne lieu pour une fois à une disqualification. Ainsi s’obtient la plus piètre victoire de toute la streak.

 

 

Taker-Jake Roberts WrestleMania VIII : À l’époque le DDT était censé être un finish…

 

 

Après une année 1994 placée sous le signe de la disparition, suite à un enfermement dans un cercueil par Yokozuna et ses sbires au Royal Rumble, le schéma d’affrontements de milieu de carte face à des catcheurs sur le déclin reprend. Des matchs plutôt passables d’ailleurs : un King Kong Bundy au retour éphémère puis un Diesel balourd, instigateur de la création de la nWo quelques semaines plus tard à la WCW.

 

Pendant ses six premières années à la WWE, le Taker n’a jamais durablement tourné autour du titre mondial, qu’il n’a possédé qu’une fois (six jours !) fin 1991. Il s’est donc retrouvé doté d’un palmarès de 5-0 au plus gros PPV de la compagnie sans avoir livré de rencontre mémorable, ni à haut risque, ce qui lui a permis d’enchaîner une série de succès jamais mentionnée à l’écran. Sur le papier, WrestleMania 13 (1997) le destinait à nouveau à jouer les bouche-trous. C’était sans compter sur l’imbroglio HBK/Bret Hart, le refus du premier de se coucher pour le second un an après le légendaire Iron Man Match. Pour la première fois depuis l’entrée en vigueur (en 1993) du principe selon lequel le vainqueur du Rumble défie le Champion WWE à Mania, un catcheur est pushé au titre sans cet accomplissement. La conquête de cette deuxième ceinture mondiale se réalise hélas dans une atmosphère délétère, la faute à un booking besogneux (impliquant Hart et Michaels aux abords du ring) et au faible niveau de son opposant, Sycho Sid. La malédiction du has been frappe encore puisque le perdant de ce main event quitte la compagnie quelques mois plus tard.

 

 

Un hasard concordant devenu dogme

 

Seule l’édition 1998 apparaît a posteriori comme susceptible de couper court au mythe (avant même son officialisation) : la gimmick de Kane vient à peine de débuter et une victoire sur un top guy ne serait pas du luxe. Or la fédération est alors en cours de mue vers l’ère Attitude, pas encore prête à voir gagner indifféremment des faces et heels dans les grandes occasions. Ici, le succès ne pouvait pas échapper à Big Evil. Pour autant il n’est fait aucune mention d’une invincibilité à défendre, la storyline reste concentrée sur la guerre fratricide. Match étrange où Kane domine les débats de A à Z, avant de s’incliner suite à trois tombstones (et encore il gigote sur le compte de l’arbitre). Première manche pour le grand frère donc.

Repassé heel pour la première fois depuis 1992, il domine puis pends (littéralement) le Big Boss Man au centre du ring à WrestleMania XV, conclusion logique pour booster le clan Ministry of Darkness, sans doute la stable la plus osée à la WWE en termes de violence.

 

Survient la période en American Bad Ass, motard hirsute et patriote, donc davantage tweener que pur heel. Une blessure prolongée tronque son année 2000 et le WM allant avec (son dernier loupé à ce jour), mais il participe à l’édition suivante en tant que challenger de Triple H, pourtant pas champion. Dans un segment aussi drôle que surréaliste, le Phenom via Kane menace de jeter Stephanie McMahon dans un broyeur (si mes souvenirs sont bons) si Hunter n’accepte son défi. À la base, Triple Gendre se vantait ouvertement d’avoir vaincu toutes les icônes de ce sport-divertissement. Un duel sportif avant tout donc, mais déjà une similitude importante avec 2012 dans la construction de la rivalité : le match est réclamé par l’homme en noir, à aucun moment le prestige de briser son invincibilité n’entre en compte. La guerre sanglante avec Ric Flair en 2002 repose sur les mêmes fondamentaux, la volonté des bookers de concrétiser enfin un affrontement d’envergure entre deux icônes de ce business, le Nature Boy ayant débarqué au lendemain de l’angle Invasion (Raw post-Survivor Series 2001). Détail plus que significatif à la fin de la rencontre, les doigts pointés en l’air pour signifier le nombre 10. L’acte de naissance de la streak.

 

Elle ne sera pourtant considérée comme un enjeu à part entière que trois ans plus tard, lorsque Randy Orton, en pleine période Legend Killer, tente d’épingler son plus gros poisson, qui plus est sur la plus grande scène du circuit. La promo d’avant-match insiste sur le 12-0 alors détenu et les pancartes annonçant le score apparaissent dans la foule. Naturellement, Randy battra le Deadman sur bien d’autres terrains, mais pas à Mania. Il est probable qu’une décision de graver la streak dans le marbre a été prise à ce moment. Car qu’on l’aime ou non, la Vipère présentait le profil idéal pour mettre fin à une mythologie encore balbutiante, suffisamment importante pour être notifiée, suffisamment jeune pour passer à l’as sans provoquer un tollé dans le Wrestling Universe.

 

 

D’après la légende les pancartes « 12-1 » se seraient toutes baissées d’un coup.

 

 

Bien plus qu’un titre de World Heavyweight Champion

 

La mystique autour du record ouvre de nouvelles perspectives pour un catcheur vieillissant qui commence à avoir un calendrier allégé. Lui dont le statut de main eventer n’a jamais eu besoin de s’orner de nombreux championnats, seulement quatre titres de la WWE dans sa besace à l’orée de l’année 2007, autant dire une misère en seize ans d’activité. Il va donc revenir à temps plein dans la compagnie et placer davantage le focus sur le titre mondial, celui de World Heavyweight pour être précis. Il stoppe ainsi les règnes de Batista (WrestleMania XXIII) puis Edge (WrestleMania XXIV). Sans être oubliée, la prolongation du record d’invincibilité passe en second plan… Ce sera la dernière fois. À partir de 2009, il relèvera son grand défi annuel face à des catcheurs bien établis, pouvant eux aussi rester en haut de l’affiche sans être parés d’or. Le prestige devient un titre à part entière, la streak un trophée à défendre précieusement.

Au fil des années de nombreuses rumeurs ont envoyé Mr Kennedy, Ted Dibiase ou autres Ryback dans la course au record. Car il y avait là deux écoles opposées, au moins au niveau des fans de l’IWC : ceux qui considéraient que la streak devait s’achever en offrant un énorme push à une jeune pousse versus les tenants de l’immaculé concept d’invincibilité annuelle. Le choix de HBK pour WrestleMania XXV semble soudain, pas vraiment de feud lancée longtemps en avance entre les deux légendes. Le coup est rattrapé l’année suivante avec la véritable obsession de Shawn pour ce record, la mise en jeu de sa carrière et surtout la place du match en main event du show. Le scénario, diabolique à souhait, a laissé la porte ouverte à une éventuelle fin de série. Les bookers brouillent les cartes à merveille pour nous persuader que le résultat se planifie d’une année sur l’autre, comme s’il n’y avait aucun dogme ni vache sacrée surplombant le monde du catch.

 

 

2010 : La maturité à 45 ans.

 

 

Jusqu’à quand peut durer le plaisir ?

 

La question cruciale se pose nécessairement pour un homme qui fêtera ses 50 ans le 24 mars 2015… vingt-quatre ans tout pile après la date de son premier WrestleMania. Depuis son run au dernier trimestre 2010 pour booster le règne de Champion de Kane (trois défaites consécutives du Phenom en PPV), il ne réapparait qu’à l’approche du Grandaddy of Them All et ne dispute aucune rencontre dans les shows réguliers*. Une vie de SuperStar des rings réduite à son record et plus rien d’autre. Si bien qu’il n’attend plus d’être défié : Triple H en 2012 et Brock Lesnar cette année ont été pris pour cibles sans avoir rien demandé. Là où la teneur psychologique captait notre attention il y a deux ans (vouloir prendre vraiment le dessus après sa « défaite morale » de l’édition précédente), la feud 2014 ne décolle pas. Trop prévisible. Trop prémâché. La génialitude de Paul Heyman n’y change décidément rien. Pourquoi les scénaristes se privent de jouer sur une plus grosse domination de Lesnar ? Ou sur des mentions plus appuyées de leurs affrontements passés ? Une autre donnée brouille le message : les déclarations du grand blond avant le Rumble, assurant n’avoir plus qu’une motivation, la conquête du titre WWE. Conforté dans ses intentions par une direction qui le déclara challenger numéro un peu après. Autant dire que ce basculement est aussi soudain qu’incongru. À mon sens l’erreur historique de la WWE a été de ne pas conclure la streak sur un 20-0 bien rond en 2012. Tout poussait à y croire, à commencer par l’état physique du principal intéressé. Par le statut légendaire de son adversaire en prime. À présent que ce score a été dépassé, il serait peu flatteur de s’interrompre sur un 22 ou un 23-0. Aussi rêve-t-on davantage à un total de 25 ou qui sait de 30 victoires… Quid de la capacité de « résurrection » annuelle du Phenom ? Et quels noms pourraient gonfler sa légende ? John Cena, Daniel Bryan, Dolph Ziggler ou Alberto Del Rio, autant de bons matchs potentiels, mais n’apportant rien de plus à la mystique autour du record.

Alors sus à l’imperfection mathématique, la fin du Taker ça pourrait bien être maintenant.

 

*Légère exception l’an dernier dans un SmackDown post-WrestleMania.

 

 

Peut-on imaginer meilleure image pour conclure le règne du Phenom ? D’aucuns diront qu’un John Cena souillé dans un Buried Holy Shit Alive Match à Mania XXXIII vaudrait son pesant d’or.

 

 

Streak en stats

 

En guise de récapitulatif voici quelques données propres à cette série de victoires. J’avoue ne pas avoir eu la foi d’aller jusqu’à dénombrer le nombre de tombstones portés ou les diverses tentatives de tombés. Allons donc à l’essentiel.

 

Mania

Match / Carte

Statut

Adversaire

Durée

VII-1991

6e sur 14

Heel

Jimmy Snuka

4:20

VIII-1992

2e sur 9

Tweener

Jake Roberts

6:36

IX-1993

7e sur 8

Face

Giant Gonzales

7:33

XI-1995

3e sur 7

Face

King Kong Bundy

6:36

XII-1996

4e sur 6

Face

Diesel

16:46

XIII-1997

7e sur 7

Face

Sycho Sid

21:19

XIV-1998

7e sur 8

Face

Kane

16:48

XV-1999

9e sur 10

Heel

Big Boss Man

9:46

XVII-2001

10e sur 11

Tweener

Triple H

18:57

XVIII-2002

5e sur 11

Heel

Ric Flair

18:47

XIX-2003

2e sur 9

Face

Big Show ATrain

9:42

XX-2004

11e sur 12

Face

Kane

7:47

XXI-2005

3e sur 8

Face

Randy Orton

14:14

XXII-2006

7e sur 11

Face

Mark Henry

9:28

XXIII-2007

4e sur 8

Face

Batista

15:48

XXIV-2008

9e sur 9

Face

Edge

23:50

XXV-2009

6e sur 8

Face

HBK

30:41

XXVI-2010

10e sur 10

Face

HBK

23:59

XXVII-2011

6e sur 8

Face

Triple H

29:32

XXVIII-2012

5e sur 8

Face

Triple H

30:50

XXIX-2013

6e sur 8

Face

CM Punk

22:07

>La valeur constante des adversaires rencontrés à partir de WrestleMania X-Seven (2001) et plus encore de WrestleMania 25 (2009) reflète le souci de la WWE d’associer le qualitatif au quantitatif, ce qui n’apparaissait pas comme une évidence lorsque le record n’avait pas été rendu « public ».

 

>Durée moyenne de ses combats à WrestleMania : 16 minutes et 27 secondes. Cette stat traduit l’équilibre entre des premières années bien en deçà et six dernières éditions largement au-dessus de ce total.

 

>En vingt et une participations, il n’a disputé le main event qu’à trois reprises, dont deux concernent un titre mondial. L’édition 2014 ne devrait pas modifier la donne.

 

>La position de ses combats sur la carte du show reflète bien le statut à part du Deadman dans la compagnie : un main eventer sans couronne ou un up midcarder au choix. Cinq fois en pré main event, onze fois noyé en milieu de carte (et d’autant plus show stealer) et à deux reprises en quasi début d’événement (1992 et 2003).

 

>À de rares exceptions, ses débuts à la WWE et l’Attitude Era notamment, il s’est quasiment toujours présenté à Mania en tant que face, largement soutenu par le public, y compris lors de ses deux duels avec HBK.

 

>Treize combats ont été de forme classique, quatre ont comporté la stipulation No Holds Barred (ou simplement no DQ, ce qui revient au même), deux se sont déroulés en Hell in a Cell, un a pris la forme d’un match du cercueil et enfin un celle d’un 2-on-1 handicap match.

 

>Huit combats ont duré moins de dix minutes, six entre quatorze et vingt minutes, les sept autres se situent dans une tranche 21-30 minutes. On peut attendre de l’affrontement avec Lesnar qu’il se situe dans cette tranche.

 

>À noter qu’à trois ans d’intervalles les sorts de Jake Roberts et de King Kong Bundy ont été réglés exactement dans le même timing : six minutes et trente-six secondes.

 

>Le fameux Pro Wrestling Illustrated, autorité morale catchesque aux USA, a décerné le prix de Match of the Year pour trois affrontements : 2009, 2010, 2012.

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