Catch

De Zeus à Lita, la longue tradition de la panthéonisation des idoles

Mieux vaut passer à la poste hériter que passer à la postérité.

Alphonse Allais

 

La CDC Mania Week continue avec une plongée dans la riche histoire du temple de la renommée et la présentation d’une promotion 2014 qui, si elle n’est pas la prestigieuse de tous les temps, est certainement la plus gratinée.

 

 

Voici un fou, un toxicomane, une pute, un croque-mort, un complice d’assassinat, une brute et un alcoolique. Et maintenant, idolâtrez-les !

 

 

Spécial WrestleMania XXX

Quelques réflexions sur le Hall of Fame de la WWE et sur ses nouveaux pensionnaires

 

 

Ah, le Hall of Fame… En quelque cinq années d’existence et près de deux mille articles mis en ligne, nous n’y avons jamais consacré un papier entier, comme si le concept était d’une évidence absolue pour tout le monde. On a pourtant une rubrique qui porte ce nom, où nous classons nos divers Awards et autres concours de popularité… Il était temps, en cette veille de trentième occurrence du Grandest show of them all — qui ne serait pas vraiment ce qu’il est s’il ne consacrait quelques instants à saluer les nouvelles recrues du Hall —, de réparer cet oubli.

 

Contextualisons, pour commencer sur de bonnes bases. Les Halls of Fame profanes que nous connaissons et qui prospèrent essentiellement de l’autre côté de l’Atlantique dans des domaines aussi variés que le sport, bien sûr, mais aussi la musique, le show-biz, l’aviation, la médecine, l’enseignement et Dieu sait quoi encore, sont des descendants directs d’une tradition fort antique. Longtemps avant Vince McMahon, les hommes bâtissaient au cœur de leurs cités des Panthéons, monuments dédiés à un ou plusieurs dieux protecteurs. Pratique que l’on retrouve évidemment en Grèce, à Rome, mais aussi en Asie, tout un roster de divinités hétéroclites se partageant les frontispices. On y honorait les idoles du moment, en sacrifiant des animaux, des vierges, et même parfois des animaux vierges. En échange, on obtenait victoires à la guerre, fin des sécheresses, récoltes abondantes et toutes sortes d’autres petits bénéfices fort nécessaires en cette époque pourrie.

 

 

– Et les nouveaux entrants sont:  Hadès, Hermès, Artémis, Éole, Charon.

– Y a pas Pan? La téhon!

– Peut-être l'année prochaine…

– Non mais je faisais un jeu de mots! Pan-téhon!

– Merci Ulysse, t'es vraiment un marrant toi.

 

 

L’essor des monothéismes allait mettre cette sympathique habitude en veilleuse. Dans la majeure partie du monde (ces attardés d’Asiatiques résistant encore et toujours à la mode), Dieu n’était désormais qu’un, et jaloux de ses prérogatives. Il avait ses temples, ses églises, ses mosquées, autant d’édifices dédiés à sa gloire peu partageuse. Les jolis panthéons d’antan tombèrent en désuétude et en ruine, ou furent reconvertis en lieux de culte plus monothéisme-friendly (ainsi, celui de Rome, devant lequel Henri Death eut un jour ces mots formidables : « merde, j’ai fait tomber de la glace au chocolat sur mon polo », se nomme officiellement depuis 1500 ans Sainte-Marie-aux-Martyrs). Ces monuments restant tout de même top classe, les rupins du moment se faisaient un point d’honneur de s’y faire enterrer. Et c’est ainsi que le must de must allait devenir, à partir de la Renaissance, de reposer pour l’éternité dans la maison de Dieu, anciennement maison de tous les Dieux. Cette mode de l’empilement des cadavres sacrés dans des lieux chicos allait se répandre un peu partout. Chez les Britons, on ouvrit progressivement l’abbaye de Westminster non seulement aux têtes couronnées (et parfois décapitées) mais aussi à leurs chambellans et autres nobles, voire scientifiques et écrivains.

 

 

Le tombeau d’Isaac Newton à Westminster Abbey, avec la Terre à la place d’une pomme, parce que ça fait plus classe.

 

 

Les Boches, jamais lourdingues, ont carrément construit au début du XIXème un temple du Walhalla honorant l’histoire de leur avenant peuple, considéré au sens large (Saxons, Goths et autres personnages secondaires d’Astérix). Enfin, chez nous, l’imposante église voulue par Louis XV en face du jardin du Luxembourg à Paris ne fut achevée que bien après sa mort, en 1790, époque peu propice aux manifestations de foi : les révolutionnaires tagguent « aux grands hommes, la patrie reconnaissante » sur la porte d’entrée et souhaitent en faire une sorte de mémorial de la révolution, mais n’ont guère le temps d’aller plus loin. Napoléon passe par là, puis la  restauration, puis le Second Empire, puis la troisième Répu… Tout au long du siècle, l’endroit ne cesse de changer de nom et d’affectation, pour accéder définitivement à son rôle actuel en 1885, année de la mort de Victor Hugo Montano, qui y est inhumé en grande pompe et en chaussons, c’est pas contradictoire, sous les applaudissements nourris d’une horde de Parisiens trop heureux de se la péter genre ils ont lu La Légende des Siècles en version complète. Suivront tout un tas de grandes stars : on y dépose à tour de bras un vrai best of de l’histoire de France, n’hésitant pas à l’occasion à déterrer des squelettes vieux de quelques siècles pour leur offrir une dernière demeure plus honorable — si vous voulez réviser votre plan de métro, y a pas mieux que s’y promener, vous croiserez Jaurès, Gambetta, Monge, Voltaire et tutti quanti.

 

 

Entre ici, Victor Hugo, avec ton cortège d’odes pompeuses !

 

 

Où j’en étais déjà ?

 

Ah oui, heu, les Halls of Fame. Dingue ce que ça peut faire dériver, une visite de wiki. Bref.

 

Ce n’était qu’une question de temps avant que la coutume consistant à célébrer la vie et l’œuvre de tel ou tel important fils de patrie essaime dans d’autres arènes. Qu’il s’agisse d’un désir sincère de mettre en valeur le passé glorieux de telle ou telle institution (par exemple accrocher une galerie de portraits d’anciens élèves particulièrement méritants dans un couloir d’une université ou bien les photos des grands acteurs d’antan sur les murs d’un théâtre) ou d’un calcul visant à faire du pognon en surfant sur la nostalgie des temps jadis (tous ces innombrables Halls of Fame, Walks of Fame et autres Walls of Fame du rock, du jazz et tutti quanti), les initiatives ont fleuri — essentiellement, on l’a dit, aux États-Unis, où chacun, c’est bien connu, veut devenir célèbre, les HoF offrant de ce point de vue pléthore de célébrations, et non seulement post mortem, puisqu’il est hors de question d’attendre le passage de vie à trépas d’un Michael Jordan pour l’inclure dans le Hall of Fame de la NBA, ou encore le décès de quelque acteur de seconde zone pour lui offrir une étoile rose sur le Walk of Fame (dégueulasse, soit dit en passant) de Hollywood Boulevard.

 

 

Ils donnent vraiment ça à n’importe qui, quand même.

 

 

C’est donc dans un contexte où des centaines d’organisations diverses et variées possèdent leur temple de la renommée que Vince McMahon annonce la création du sien, en 1993, deux mois après la mort de notre Dédé le géant national, qui sera l’unique entrant du Hall cette année-là. Cette décision n’a rien d’étonnant — à la rigueur, on peut se demander pourquoi elle n’a pas été prise plus tôt, la WWF ayant déjà, à ce moment-là, lancé depuis plusieurs années une expansion planétaire dont un tel monument à son passé constitue sans aucun doute un élément important. Car instaurer un Hall of Fame, même si la pratique est relativement fréquente, ça vous pose quand même une fédération de catch. D’ailleurs, sauf erreur, la WWF est la première à se doter d’une telle institution : les autres compagnies suivront, bien des années plus tard.

 

Instituer un Hall of Fame, c’est dire au monde qu’on est tellement grand, important et historique qu’on se doit d’honorer ses grands champions d’antan. De la même façon que le Walhalla est un temple à l’Allemagne et le Panthéon de Paris un temple à la France, le HoF de la WWF-WWE est avant tout un hommage rendu par la compagnie à elle-même. Mais il semble, curieusement, que le visionnaire Vince ne se soit pas rendu immédiatement compte de l’importance de cette innovation. En 1994 et en 1995, il organise bien deux nouvelles sessions du HoF, à l’occasion du ppv King of the Ring, intronisant chaque fois sept nouveaux entrants ; en 1996, quatrième cérémonie, lors des Survivor Series (huit accédants). Puis… plus rien, jusqu’en 2004 !

 

 

Image hautement symbolique : lors de la cérémonie du Hall of Fame de 1994, Razor Ramon, alors l’une des stars de la WWF, salue Arnold Skaaland (catcheur dans les années 1950-1960 puis manager de Bruno Sammartino et Bob Backlund), intronisé cette année-là, qu’il rejoindra vingt ans plus tard. Sans se départir de ses cure-dents, évidemment.

 

 

Pourquoi un tel break de huit longues années, qui plus est en pleine période de guerre ouverte avec la WCW, où tout ce qui pouvait accroître le prestige de Stamford semblait devoir être mis en branle ? Je n’en ai pas la moindre idée. Du coup, je fais ce que je fais dans ces cas-là : j’ai posé la question par mail à l’incontournable Mat Sforcina, de 411 (mais Spanish, si tu passes par là, t’as le droit de le prendre de vitesse et de répondre dans les comms !).

 

Toujours est-il que la tradition reprend en 2004, et cette fois pour de bon. La cérémonie se tient désormais à l’occasion du Wrestlemania weekend, généralement la veille du ppv lui-même, pendant lequel les heureux élus viennent faire un instant coucou sous le Titantron.

 

 

Pff, c’est ça Mania de nos jours ?

De mon temps, on faisait cent mille spectateurs, facile.

Et regardez-moi tout ce décorum, il est où l’esprit du catch, je vous le demande ?

Allez les gars, on se casse, y a la partie de bingo qui va commencer.

Chouette, un bingo !

 

 

D’entrée de jeu, c’est-à-dire dès la promo 1994, les principes de sélection apparaissent vastes. Seule loi d’airain : les élus doivent avoir achevé leur carrière. Pour le reste, les critères sont larges : à voir les nominés cette année-là, on comprend que seront sacrés aussi bien des grands catcheurs du passé (Buddy Rogers) que des commentateurs (Gorilla Monsoon, certes ancien catcheur mais surtout connu pour son travail au micro à la fameuse « Gorilla position »), des managers (Freddie Blassie, lui aussi ancien catcheur mais avant tout immense manager heel pendant des décennies) et des hommes de l’ombre (James Dudley, à ce jour moqué comme étant « le chauffeur de la limo de Vince », mais dont les activités étaient en réalité plus vastes backstage). Confirmation en 1995-1996, avec les intronisations, aux côtés de stars du ring comme Pedro Morales, Jimmy Snuka ou the Fabulous Moolah, de catcheurs plus obscurs au palmarès inexistant (Johnny Rodz, George « the Animal » Steele), de managers n’ayant jamais catché (the Grand Wizard) et, bien sûr, de la figure tutélaire mais largement inconnue du grand public qu’était Vincent J. McMahon, père de Vincent K.

 

 

Bon alors lui c’était le papa du patron, et il est mort, alors on a pensé que ça serait sympa de montrer sa photo dans le ring, vu que Vince n’a toujours pas eu l’idée de créer un Hall of Fame, ce con.

Il attend que tu crèves, saloperie de bouffeur de grenouilles.

 

 

A partir de 2004, les McMahon, désormais pleinement mondialisés, commencent à introniser dans leur temple des personnages n’ayant jamais foutu un pied à la WWE. Façon à la fois d’imposer son empreinte encore davantage sur le business, en faisant main basse sur les icônes d’antan et les idoles, voire les patrons, des fédérations anciennement concurrentes comme l’AWA (Verne Gagne, ancien grand ennemi des McMahon, vient à Canossa en 2006), mais aussi de se rappeler au bon souvenir des derniers marchés qui résistent encore aux appétits de Stamford (d’où le choix en 2010 du grand — et taré — catcheur et promoteur japonais Antonio Inoki, ou celui en 2012 de la star mexicaine Mil Mascaras).

 

 

– Ma que ? Ie souis Mexicano ! Ole ole chicanos ! Burrito speedy Gonzales !

Ta gueule Santino, contente-toi de saluer la foule, sinon ils vont griller que le vrai n’a pas daigné se déranger.

 

 

Dans le même temps, l’habitude est prise d’accueillir dans le gotha des « celebrity inductees », à savoir certains de ces individus issus d’autres univers venus un jour faire le kéké entre les cordes. Manière de souligner, pour qui l’aurait perdu de vue, que la WWE est une compagnie de divertissement au sens large, très large même. C’est ainsi qu’on retrouve dans le temple des types dont l’empreinte à la WWE restera minime (le footballeur américain William Perry, qui entre au Hall en 2006, vingt ans après un passage dans une bataille royale à Wrestlemania 2 ; le commentateur de baseball Bob Uecker, qui est à l’honneur en 2010 pour avoir réalisé une ou deux interviews à Mania 3 et 4 ; l’acteur Drew Carey, qui accède à l’immortalité catchesque en 2011 grâce à une apparition lors du Rumble 2001 ; liste non exhaustive) mais dont la notoriété au-delà des frontières du catch est réelle.

 

 

Devinez qui de ces deux-là a le plus de chances de finir au Hall of Fame.

 

 

Avec les années, le rendez-vous devient incontournable. L’IWC s’empare du sujet, et les débats sont innombrables : qui mérite le Hall ? Qui en sont les grands oubliés ? Qui n’aurait jamais dû y entrer ? Qui doit « introduire » qui, puisque chaque nouvel entrant a droit à un discours en son honneur, prononcé par un invité ayant des liens privilégiés avec lui ? Ces derniers temps, certains couronnements ont particulièrement fait jaser : sans même parler des célébrités déjà évoquées, rappelons que les quolibets ont accueilli l’entrée en 2009 de Koko B. Ware, sorte de R-Truth de l’époque Hulk Hogan, et que celles de Peter Maivia et de Rocky Johnson en 2008 ont souvent été accompagnées de commentaires insinuant que leur mérite principal a été d’être respectivement le grand-père et le père du Rock. Enfin, Abdullah the Butcher, dont le nom dit à peu près tout de la carrière, n’a pas non plus que des fans, et son accession au saint des saints en 2011 a fait grincer les dents d’un certain nombre d’esthètes hermétiques au charme d’un gros porc ayant forgé sa réputation en plantant une fourchette dans la tronche de ses adversaires.

 

 

Je conteste ! Vous dites que je suis un gros porc seulement parce que j’ai un bon coup de fourchette !

 

 

Dans le même temps, les critiques pleuvent sur le refus ou l’incapacité de la WWE d’ouvrir les portes de son panthéon à tel ou tel héros passé. Si les historiens du catch s’émeuvent chaque année de la non-inclusion d’un Lou Thesz (1916-2002, champion historique de la NWA et inventeur de tout un tas de manœuvres encore utilisées aujourd’hui) ou d’un Georg Hackenschmidt (1877-1968, considéré comme le plus grand champion de la lutte foraine du début du siècle dernier), les fans plus récents dénigrent volontiers le Hall pour l’absence de Randy Savage (dont les relations avec les McMahon n’étaient pas au beau fixe) ou d’Owen Hart (dont la veuve serait hostile à cette idée). Jusqu’à l’année dernière, le Hall souffrait également de l’absence dans ses rangs de celui qui, pourtant, était peut-être la meilleure incarnation de la grandeur catchesque : Bruno Sammartino, champion WWWF pendant onze années au total. L’ombrageux étalon italien, dégoûté par le tournant divertissement-cul-violence de la fédération, a longtemps refusé les avances de la compagnie qui l’avait fait roi dans les années 1960 et 1970, avant de craquer en 2013 devant l’insistance (et probablement le gros chèque) de Triple H.

 

 

Triple H a su me toucher là. Au portefeuille.

 

 

Notons enfin que, en plus des tous ces catcheurs, managers, commentateurs, célébrités et autres promoteurs, la WWE salue aussi, de temps en temps, des stables ou des duos : huit associations de plusieurs catcheurs ont ainsi été consacrées depuis le début, ce qui a permis à ce petit malin de Ric Flair, salué à la fois à titre personnel en 2008 et en tant que membre des Four Horsemen en 2012, d’obtenir deux bagues (oui car une nomination t’apporte une bagouze, c’est sans doute pour ça que Mr T. a accepté cette année d’ailleurs).

 

 

Maintenant, j’attends tranquillement l’intronisation collective d’Evolution. Et une fois que la WWE aura racheté la TNA, je me démerde pour faire inclure Immortal et Fourtune, et là je me créerai LE GANT DE L’INFINI !

 

 

 

Le fonctionnement du bouzin est à présent bien connu. Chaque année, une promotion est constituée d’une grande tête d’affiche, d’un second couteau prestigieux, de deux ou trois catcheurs de moindre calibre, d’une célébrité hors catch et éventuellement d’un non-WWE ou manager-commentateur, ou d’un duo/stable/groupe.

 

Tenez, grâce à mon incroyable maîtrise de l’outil informatique, je vous ai concocté un petit tableau depuis 2004, le classement est de moi :

 
 
Tête de gondole
Second couteau
Troisièmes couteaux
Célébrité
Non-WWE ou non-catcheur
Groupe
2014
Ultimate Warrior
Jake Roberts
Razor Ramon, Lita
Mr T.
Paul Bearer, Carlos Colon
 
2013
Bruno Sammartino
Bob Backlund
Booker T., Mick Foley, Trish Stratus
Donald Trump
 
 
2012
Edge
Yokozuna
Ron Simmons
Mike Tyson
Mil Máscaras
Four Horsemen
2011
Shawn Michaels
Jim Duggan
Sunny, Bob Armstrong
Drew Carey
Abdullah the Butcher
Legion of Doom
2010
Ted DiBiase
Gorgeous George
Wendi Richter, Mad Dog Vachon
Bob Uecker
Stu Hart, Antonio Inoki
 
2009
Steve Austin
Ricky Steamboat
Koko B. Ware
 
Bill Watts, Howard Finkel
The Funks, The Von Erichs
2008
Ric Flair
 
Rocky Johnson, Mae Young
 
Peter Maivia, Gordon Solie, Eddie Graham
The Brisco Brothers
2007
Dusty Rhodes
Mr. Perfect
 
Jerry Lawler, Mr. Fuji
 
Jim Ross, Nick Bockwinkel
The Wild Samoans
2006
Bret Hart
Eddie Guerrero
Sherri Martel, Tony Atlas
William "The Refrigerator" Perry
"Mean" Gene Okerlund, Verne Gagne
The Blackjacks
2005
Hulk Hogan
Roddy Piper
Bob Orton, Paul Orndorff Nikolai Volkoff, The Iron Sheik
 
Jimmy Hart
 
2004
"Big" John Studd
"Superstar" Billy Graham
Sgt. Slaughter, Don Muraco, Jesse Ventura, Greg "The Hammer" Valentine, Harley Race, Junkyard Dog, Tito Santana, Don Muraco
Pete Rose
Bobby "The Brain" Heenan
 

 

 

Merci ! Je suis très ému ! Je vous encule tous, bande de gros enculés de vos mères les putes !

 

 

Cette répartition soignée implique, évidemment, qu’on ne verra pas plusieurs immenses stars intronisées d’un seul coup : il s’agit de les utiliser avec parcimonie. Ne vous attendez pas à voir d’ici quelques années une promo réunissant le Rock, Triple H, l’Undertaker et John Cena. Chacun sera le « headliner » (officieux, puisque ces choses-là ne se disent pas ouvertement à Stamford) de sa promotion, devant quelques autres beaux spécimens d’humanité. À cet égard, on peut se permettre de mégoter un peu sur la répartition effectuée jusqu’ici : certains seconds couteaux auraient fait des têtes de gondole tout à fait respectables (Bob Backlund, Eddie Guerrero, Roddy Piper…), alors que certaines tête de gondole (Ted DiBiase, Dusty Rhodes, Big John Studd) ne sont peut-être pas suffisamment prestigieuses pour… stop ! Ah là là, je me suis fait avoir, comme tous les membres de l’IWC un jour ou l’autre : dans l’univers du fake, discuter d’un classement à la subjectivité assumée imposé par une fédé dont on connaît la tendance à écrire l’Histoire selon ses propres projets du moment. Comme quoi ils sont balaises quand même.

 

 

Ici, un membre lambda de l’Internet Wrestling Community exigeant que la prochaine promotion du Hall of Fame ait Dean Malenko en tête d’affiche.

 

 

Terminons par un sujet un peu macabre, les morts. On le sait, les catcheurs ne vivent guère vieux, la faute à la drogue et aux antalgiques qu’ils absorbent en quantités industrielles pour tenir le rythme d’une vie exténuante. Plusieurs Hall of Famers sont morts avant d’avoir quarante-cinq ans : quatre des cinq fils Von Erich, mais aussi Mr Perfect, Eddie Guerrero, Yokozuna, Mae Young (ah non pas Mae Young)… La WWE, qui bizarrement n’aime pas trop insister sur la morbidité consubstantielle à ses activités, évite d’empiler les morts jeunes dans son temple, faut pas trop que ça se voie. Owen Hart, mais aussi Bam Bam Bigelow, Rick Rude, le British Bulldog voire des candidats plus improbables comme Umaga, Mabel ou Brian Pillman n’entreront qu’au compte-gouttes, dilués dans tout un tas de vivants souriants. Quant à Chris Benoit, il n’y entrera jamais parce qu’il a tué sa femme et son gosse avant de se suicider, et ça c’est pas cool.

 

 

– Hunter, je suis dévasté par la mort d’Eddie… Que pourrions-nous faire pour que sa mémoire vive à jamais ?

Eh bien, Chris, je vais parler à Vince et lui demander de mettre Eddie dans le Hall of Fame dès l’année prochaine, c’est la moindre des choses.

C’est beau Hunter. Promets-moi que si je disparais prématurément, tu en feras de même pour moi !

Je te le promets, Chris.

 

 

C’est dans ce contexte qu’il convient d’appréhender la promo qui nous tombe dessus cette année. La WWE écrit et réécrit son histoire, on le sait, à sa guise. C’est elle qui, ayant fait l’acquisition, avec la WCW, de son imposante banque de vidéos, décide de nous dire ce qu’il s’est produit au cours des dernières décennies, qui ont été les grands champions d’antan dans toutes les fédérations, qui doit être honoré et qui doit être oublié. L’IWC peut bien trépigner, la WWE décide, dans sa toute-puissance, de ce que nous devons savoir et penser. C’est en ayant ce principe à l’esprit qu’il faut regarder ses DVD et ses rétrospectives, consulter son site, lire ses communiqués. Et le groupe 2014 du Hall of Fame illustre cette réalité jusqu’à l’absurde : l’histoire d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier, ni forcément celle de demain.

 

En effet, si Paul Bearer et Mr T. apparaissaient depuis des années comme des Hall of Famers en puissance, les cinq autres étaient il y a peu encore vus comme des intronisés fort douteux. L’Ultimate Warrior, personnage réellement fou (le mec a quand même remplacé son nom à l’état-civil, nom qui tabassait bien d’ailleurs puisqu’il s’appelait Jim Hellwig, par WARRIOR), avait coupé les ponts avec la WWE depuis des années et une série de procès autour du copyright du personnage ULTIMATE WARRIOR. La compagnie s’était vengée en sortant en 2005 un docu à charge nommé The Self-Destruction of the Ultimate Warrior, qui dépeignait son ancien champion comme le débile imprévisible qu’il était réellement. Ambiance. Pour ajouter un peu de controverse, WARRIOR s’est lancé, une fois ses slips multicolores raccrochés, dans une carrière hallucinante de motivational speaker d’extrême droite débilement bigot, à base de « Dieu est contre les pédés » et ce genre de grandes sentences. Mais il faut croire que patience et billets verts font mieux que force ni que rage puisqu’en 2013 le bonhomme s’est retrouvé dans le jeu vidéo Mania Allstars, avant de rejoindre au Hall of Fame son grand copain de nullité-intensité in ring, Hulk Hogan (sérieux, le catch des années 1980, brrr).

 

 

Rrrrrrr ! Tous les guerriers de toutes les galaxies doivent me rejoindre pour combattre l’abomination abominablement abominable connue sous le nom d’homosexualité ! A mort les tantouzes, avec leurs tenues voyantes, leurs corps passés aux UV et leur maquillage ! RRRRR !!!!!

 

 

Jake Roberts était alcoolique et incontrôlable. Tout pareil pour Scott Hall (qui n’entre dans le Hall qu’en sa qualité de Razor Ramon, peut-être pour dissocier le glorieux upper midcarder qu’il fut au début des nineties du poivrot qu’il est devenu par la suite). Deux épaves dont chacun déplorait la chute, citait les noms dans les conversations sur le film The Wrestler (qui dépeint la descente aux enfers d’une ancienne star des rings) et s’étonnait chaque matin qu’ils n’étaient toujours pas morts. De cures de désintox en arrestations, de comas éthyliques en scandales publics, leur existence plongeait leurs fans dans la consternation, et convainquait les sommités de la WWE de ne pas leur faire une place au Hall of Fame, où l’on demande aux héros du jour d’éviter de dégueuler sur le smoking de Vince en direct devant les caméras. On s’était faits à l’idée qu’on ne verrait ces deux-là au HoF que quelques années après leur trépas, qui ne saurait tarder. Et puis ils ont rencontré leur vieux pote catcheur, Diamond Dallas Page, et le mec les a guéris de leurs addictions mortifères en leur faisant faire du yoga dix heures par jour.

 

Sérieusement.

 

Si l’idée de trois anciens catcheurs âgés d’une cinquantaine d’années, pesant chacun un bon quintal, tout en cheveux longs et tatouages, faisant la salutation au soleil sur un tatami ne vous égaye pas, je ne sais pas ce qu’il vous faut. Peut-être du porn avec Hornswoggle. En tout cas l’image est magnifique, le sieur DDP (qui fera le discours d’intronisation de Roberts) est digne de tous les éloges (lisez son interview ici, c’est édifiant), et tout cela, dans la meilleure tradition américaine, nous offre une rédemption biger than life qui trouvera logiquement sa conclusion à Mania 30, on n’aurait pas scripté mieux même en essayant.

 

 

Le yoga m’a sauvé la vie, Scott.

– Moi aussi, Jake. Nous ne remercierons jamais assez maître DDP pour tout ce qu’il…

– Bon, les deux débris, la pause est terminée, vous retournez dans la salle me faire dix heures de position du lotus, ça vous ouvrira vos vieux chakras tout déglingués.

– Oui maître.

– Oui grand gourou.

 

 

Autre idole controversée, la sulfureuse Lita. Sur le papier, sa place au HoF est plus que normale : catcheuse la plus populaire de l’Attitude Era avec Trish (sacrée l’an dernier et qui prononcera le discours saluant son ancienne grande rivale), la punkette combinait toutes les qualités requises d’une grande catcheuse de ce temps (lisez ce papier à l’url tout bonnement incroyable). Tout d’abord, elle était pas vilaine en bikini. Ce point essentiel, qu’elle partageait avec toutes ses camarades sans exception, étant évacué, soulignons qu’elle jouait parfaitement ses divers personnages, encaissait comme personne et volait comme aucune autre. Seulement voilà, sa vie privée ayant été largement utilisée en storyline (en deux mots, elle sortait avec Matt Hardy mais couchait avec Edge, ça s’est su, Matt a piqué une crise et quitté la WWE, qui en a fait une vraie storyline présentant la belle comme la dernière des femmes de mauvaise vie), le public se mit à la pourrir comme la plèbe pourrissait Marie-Madeleine, et personne ne s’opposa entre elle et la première pierre. Huée dans toutes les salles pour sa promiscuité sexuelle par des hordes de rednecks qui se masturbaient probablement dans leurs cabines de camion en imaginant la sublime Lita en action, la rouquine décida d’arrêter les frais, l’annonça aux bookers et, alors que Trish avait eu droit à un départ de reine, fut méchamment humiliée une dernière fois, les Cryme Tyme se chargeant (à sa vraie surprise, apparemment) de vider son casier et d’en offrir le contenu aux spectateurs, dans une séquence très très classe. Ouais avec des godes dedans, comme dans Total Divas.

 

 

– Waaah, Edge est un sacré Don Juan!

– Waaaah, Lita est une sacrée sale pute!

 

 

Bref, Lita avait été bookée comme une PUTE qui méritait de se faire humilier, parce que voyez-vous, nous autres à la WWE on est des gens hautement moraux. Là aussi, on pouvait douter après cela d’une entrée au HoF d’une nana aussi liée en termes d’image à l’Attitude Era dans ce qu’elle avait de plus cru, et aussi mal raccompagnée à la porte lors de son départ. Mais là aussi, la hache de guerre est enterrée. On a revu Lita à Raw plusieurs fois ces dernières années, Heath Slater s’en souvient encore, et celle qui a un temps partagé la vie de CM Punk (pendant qu’il était champion WWE au long cours) est de nouveau en odeur de sainteté dans une fédé qui ne l’a pas toujours traitée avec les égards dus à son talent, c’est le moins qu’on puisse dire.

 

 

Salut Vince, c’est Chyna. Fais pas gaffe au truc que j’ai dans la main, c’est un gros gode plaqué or, je m’en sers sur le tournage de mon dernier film, « Wrestlemaniass XXX ». Dis donc, ça fait des années que je voulais entrer au Hall of Fame, mais je veux que tu saches que maintenant que cette souillure de Lita y est, c’est hors de question. Appartenir au même club que cette catin porterait atteinte à ma réputation.

 

 

Dernier entrant surprise du Hall of Fame, le méconnu Carlos Colon, dont on sait surtout qu’il a engendré Primo et Carlito, ce qui ne suffit pas vraiment à intégrer le HoF, a priori. Le père Carlos est là en sa qualité de fondateur et patron du World Wrestling Council (WWC), la principale fédé de Porto Rico, territoire toujours bon à brosser dans le sens du poil, ils sont nombreux ces gens-là.

 

Si sa nomination peut éventuellement surprendre, c’est parce que son nom est lié à l’une des pires histoires du monde du catch, celle du meurtre de la brute connue sous le nom de Bruiser Brody, survenu le 16 juillet 1988 à Porto Rico, dans les douches d’un vestiaire d’une réunion organisée par le WWC (lire ici une bio de Brody et un récit des faits). Le patibulaire Américain a été poignardé à mort par un collègue local, José Gonzalez. Présents sur place, les compatriotes de Brody Tony Atlas (Hall of Famer depuis 2006) et Dutch Mantell (Zeb Colter), ne témoignèrent pas au procès de Gonzalez, tenu quelques mois plus tard : Mantell (qui raconte ici l’histoire en détails, c’est assez glaçant) affirme avoir reçu sa citation à comparaître le lendemain de la tenue du procès. Quant à Atlas, il a affirmé craindre pour sa vie s’il revenait à Porto Rico, et ne s’est pas pointé non plus au procès. Carlos Colon, lui, qui se trouvait également sur les lieux au moment du meurtre, témoigna… en faveur de l’accusé, ce qui ne fut pas pour rien dans l’acquittement de ce dernier, le jury estimant qu’il avait agi  en état de légitime défense (ce qui explique difficilement pourquoi il avait pris soin d’emporter un putain de couteau dans les douches).

 

L’enquête et le procès ont été émaillés de manquements élémentaires à toutes les procédures (non seulement aucun témoin à charge n’a pu déposer, mais en plus l’arme du crime a disparu dans la nature, entre autres détails). La rumeur, insistante et appuyée par deux livres consacrés à Brody, veut que les Porto Ricains se soient ligués derrière leur compatriote (et grande star portoricaine) Gonzalez, qu’une sorte de loi du silence ait été instaurée dans le vestiaire, et que Colon, en sa qualité de promoteur du WWC,  ait tenu dans tout cela un rôle non négligeable. On ne sait évidemment rien de la réalité des faits, mais la seule existence de ces bruits aurait bien pu empêcher le père Colon d’être mis en valeur par une WWE dont on sait le peu d’appétence pour tout ce qui pourrait entacher sa réputation déjà pas bien brillante.

 

 

On se demande vraiment pourquoi Carlos Colon, ici à gauche, aurait pu en vouloir à Bruiser Brody (à droite).

 

 

Pour terminer, rappelons que même les deux HoFers les plus indiscutables, à savoir Paul Bearer et Mr T., font un peu figure d’épouvantails, même dans ce champ de pavot qu’est le monde du catch. Le premier était quand même un vrai entrepreneur de pompes funèbres, obèse morbide à la voix de fausset dont toute l’apparence évoquait, bien plus que les Contes de la Crypte, la castration et la folie ; surtout, on aurait pu s’attendre qu’un peu de temps passe avant son intronisation, la profanation de « son » urne par CM Punk étant encore vive dans les mémoires — et ce segment avait été l’un des plus controversés depuis des lustres.

 

 

Paul Bearer, l’un de ces types nettement plus flippants sans maquillage morbide qu’avec.

 

 

 

Quant à Mr T., j’ai découvert les détails de sa fabuleuse existence sur sa fiche Wiki, que je vous invite à dévorer : c’est une histoire démente à la ricaine, celle d’un négro des bas quartiers qui grandit dans un environnement du type Apocalypse Urbaine, devient un sportif émérite, puis un Marine de première bourre, puis un videur de boîte, puis un garde du corps / détective privé, puis un acteur jouant avec succès les brutes silencieuses (tout ça me rappelle Johnny Stampanato, brièvement immortalisé par Ellroy dans plusieurs romans), puis un born again Christian complètement niais, avec entre les deux ce double passage à Wrestlemania à une époque où, c’est dur à imaginer maintenant, Mr T. apportait plus au catch que le catch apportait à Mr T. Aucune raison de contester à l’une des célébrités les plus méritantes du Hall of Fame son arrivée au nirvana WWEsque, mais on indiquera quand même qu’il est légèrement moins consensuel que les sportifs et comédiens l’ayant précédé, puisqu’il s’est apparemment fadé un certain nombre de procès pour coups et blessures infligés à des clients des boîtes dont il gardait l’entrée — quelle surprise au vu de son avenant faciès — et qu’il est actuellement en plein procès avec son propre fils qui lui reproche, en deux mots, d’avoir détruit sa vie.

 

 

– Tu sais mon pote, le plus important dans la vie, c’est les enfants. Faut en prendre soin. Surtout nous, qui sommes des modèles pour des millions de personnes.

C’est très beau ce que tu dis, et très juste. Mon fils, c’est la chose la plus importante du monde pour moi.

– Pareil.

– Il s’appelle comment déjà le tien ?

– Heu… Et le tien ? 

– Heu…

 

 

Résumons : le Hall of Fame (dont on attend toujours une concrétisation physique sous la forme d’un vrai musée) est devenu une vénérable institution au fonctionnement harmonieux, qui s’inscrit parfaitement dans la mécanique globale de la WWE, compagnie planétaire qui ne cesse d’étendre son emprise et honore les grands anciens en fonction de ses besoins du moment. Comme les Panthéons du monde entier, dont on a vu qu'ils étaient évolutifs dans leur utilisation et mouvants en termes de roster, le Hall reflète une certaine vision que ses organisateurs veulent, à un instant précis, donner d'eux-mêmes et de leur perception de la grandeur et de la gloire. Il est d’autant plus fun de constater que, avec les entrées du Warrior et de ses camarades, la réalité du catch — sexe, drogue, violence — vient brutalement écorner l’image dénuée d’aspérités que Vince entend présenter au monde. Une idée, comme ça, sans base aucune : la composition de cette promotion 2014 particulièrement frappadingue constitue peut-être un clin d'oeil à l’attention d’une IWC prompte à croire que la WWE ne pourra jamais la surprendre…

 

En tout cas, bravo à tous ces brigands pour la conquête du Graal, merci aux McMahon de les avoir tous fait entrer d’un seul bloc au lieu de les diluer au fil des années dans des promos plus consensuelles, et ne ratons pas la cérémonie, les discours des récipiendaires et de leurs présentateurs devraient tous valoir leur pesant d’or (enfin sauf celui de Bearer hein, LOL !).

 

 

– Je vous ai raconté le jour où Lita…

COUPEZ !!!

 

 

Et enfin, comme aux CDC on a toujours une semaine de retard sur la mode, je vous ai fabriqué en exclusivité mondiale un 2048 consacré à la prochaine promo du Hall ! Puisqu'il y a onze valeurs dans le jeu, j’ai donc imaginé une promo (réaliste, quoiqu’un peu vaste) comprenant onze intronisés. Have fun, tentez de tous les reconnaître, mais ne vous étonnez pas si dans un an mes prédictions ne se justifient pas. Car le futur réserve au passé un avenir que le présent ne peut qu’essayer de deviner.

 

 

« Celui qui contrôle le présent contrôle le passé ». George Orwell, 1984.

 

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