Catch

Le vrai catch selon l’Ultimate Georges Michaels, épisode 8

L’art est ce qui console le mieux de vivre. 

Théophile Gautier

L'UGM est de retour, en pleine chaleur estivale, avec un épisode qui fleure bon la mélancolie et la merguez frites. Fera-t-il main basse sur les économies de Sébastien pour monter la fédé de catch de ses rêves, celle du vrai catch selon lui-même? Réponse en quelques milliers de caractères et beaucoup de talent.

 

 

L’UGM ne veut pas d’un destin à la Eric Young… il préfère rester stupide !

 

 

Le vrai catch selon l’Ultimate Georges Michaels, épisode 8

Je dis stop au délire !

 

— Oh non, non et non !!!! Comment qu’on fait maintenant nom de Dieu de put*** de bord** de merd* ? Hein ?

— J’en sais rien, maître. Vous n’avez quand même pas l’intention de braquer le Crédit Mutuel ?

— Non rassure-toi. Mais ça fait ch*er ! On avait besoin de ce fric, punaise. Pourquoi t’as placé cet argent sur une saloperie de plan épargne. Ça ne rapporte rien un plan épargne. Rien. Peanuts.

— Il y a deux semaines, on ne se connaissait pas, maître. Je ne pouvais pas savoir que vous aviez prévu de tout claquer aussi vite.

— On va aller se faire un Rapido au café de la gare. Ça nous permettra de réfléchir posément.

 

 

L’équipement sportif que j’ai derrière moi, c’est des barres en bois à l’américaine. Si vous voulez les mêmes, faut débourser 25 000 dolls. Ce matos-là, c’est pour les pros, pas du made in Chinois…

 

 

Sébastien avait oublié. Le blé de son héritage, il n’avait pas le droit d’y toucher. Tout était bloqué pendant encore deux ans. J’avais toutes les raisons de lui en vouloir, mais je n’y arrivais pas. Mes espoirs de passer au journal de 20 heures s’éloignaient dans la brume matinale. Au fond, c’était moi le raté. Le regard candide de Sébastien, ce miroir de la vérité en chair et en os, me fit ravaler ma salive. Avec 50 000 euros, il y avait peu de chance que j’arrive à monter un show à l’américaine. Marco Merdier, le promoteur français n°1, avait expliqué à maintes reprises dans les médias français qu’un « beau plateau bien produit » coûtait beaucoup plus cher. Il était la voix du business dans l’Hexagone. Moi, je n’étais rien. Et Sébastien, un moins que rien. On roulait en R5. On était à notre place. Dans une voiture du peuple. Nous étions démodés, démontés et fauchés comme les blés.

Mon chauffeur démarra et prit le rond-point le plus proche pour repartir en direction de la gare. Arrivé devant le bar, je lui demandai de ne pas s’arrêter. Je voulais qu’il roule. Encore et encore. Je voulais que le moteur qui me servait de cervelle actionne ses pistons jusqu’à ce qu’une idée en sorte comme un geyser d’huile bouillante.

Nous partîmes ainsi sur la route nationale. Un panneau indiquait Besançon. À droite, des champs. À gauche, des champs. Devant, des champs. J’avais presque envie de crier, « Allez les Bleus », mais dans cette histoire intemporelle, la Coupe du Monde n’avait pas encore commencé.

[On ne joue pas le trophée Jules Rimet en hiver. C’est mieux ainsi, d’ailleurs. Pour la télévision et pour les téléspectateurs. Le vrai charme de la Coupe du Monde, c’est justement toutes ces gonzesses qui tortillent leur boule dans les tribunes. Une World Cup en automne ou en hiver, avec des cols roulés dans les gradins, ça n’intéresse personne.

 

 

Le secret d’une Coupe du monde vraiment réussie, c’est ça : de belles rondeurs. Qui a parlé de ballon ?

 

 

Besançon nous voyait approcher. Silencieusement. Cette ville me flanquait le cafard. Nous fîmes 400 mètres sur la rocade et j’avais déjà envie de repartir. Je hurlais dans la voiture, j’étais en transe. Sébastien m’écoutait attentivement. Ou apeuré, je ne sais pas. Je déclamais des salades sur ma vie insignifiante, sur mes années lycéennes lors desquelles je n’avais pas assez baisé à mon goût. Sur mes années collégiennes, lors desquelles je n’avais pas assez baisé à mon goût. Sur mes années de primaires… C’était dur de se regarder dans la glace d’un pare-soleil de R5 et de voir qu’à fond de cinquième, sur un siège passager, je reculais dans l’estime que j’avais de moi-même. Je vénérais tous ces catcheurs qui ne m’avaient jamais rien apporté, si ce n’est des tickets de caisse et des factures pour des achats de DVD. Rien, ne me connectait à eux. Et j’avais envie de copiner avec ces monstres. J’avais envie de me battre pour eux, de conter leurs exploits, de les publiciser.

Si la chaîne Arte avait filmé un documentaire sur cette période de ma vie pour ensuite le diffuser dans les vestiaires de catch du monde entier, tous les combattants auraient eu le même réflexe : au lieu d’applaudir, ils auraient mis la main à la poche pour sortir un billet. « Cinq dolls pour ce mec ! Faut qu’on se cotise pour l’aider. » Parce que je faisais pitié. Je faisais de la peine à voir. Quand j’achetais un DVD de la WWE, j’achetais du rêve. Mais ce rêve ne déteignait pas sur mon quotidien. Je vivais dans une région où il pleuvait à seaux. Où est le rapport ? Eh bien, je marchais dans les rues sans parapluie, avec un t-shirt de catch sur les épaules, dans l’espoir que mes rêves déteignent sur ma peau. Quelle idée ! Je rentrais dans mon deux pièces, trempé, comme si toutes mes fringues avaient chouiné pour moi. Le lendemain, je remettais ça. Nouvelle douche. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que je chope une congestion. Je restais le même. Invariablement. Ultimate Georges Michaels. Un détraqué tout mouillé et violent. Une microstar. Une nanostar.

 

 

L’UGM est une star dans le monde minuscule de son imagination.

 

 

Si les filles de 17 ans m’appréciaient autant, ce n’était peut-être pas pour ma faculté à leur faire perdre leur pucelage en douceur. Mais parce qu’elles rencontraient rarement des barbus avec un âge mental équivalent au leur. J’avais le Q.I d’un gugusse de 15 ans.

 

Un jour, l’une de ces beautés nubiles, Julie, m’avait comparé à Eric Young. EY. Ce loser. Ce jobber hilarant. C’était l’année dernière. Difficile d’interpréter le message de Julie. Sans doute me voyait-elle comme un imbécile attachant. Un type condamné à camper la même place, sans espoir de s’arracher à sa condition.

 

Hier encore, aujourd’hui… dans mes anachronismes sportifs, Eric était Champion du monde. Il y avait peut-être une erreur. Je n’en savais rien. Est-ce que moi aussi, un jour, je deviendrais Champion du monde des promoteurs ? Le destin télévisé d’EY aurait-il dû m’aider à y croire ? Devais-je encore acheter le rêve américain sans essayer de négocier le prix ? Des années de bons et loyaux services à la TNA et voilà qu’Eric avait régné momentanément sur une dizaine de mecs qui lui étaient objectivement supérieurs en tous points. Est-ce qu’attendre une plombe au même endroit rend un individu plus méritant qu’un autre qui débarque à grand fracas ? Bien sûr que non. La TNA ne parviendrait jamais à me faire gober une chose pareille. On ne devient pas du jour au lendemain le king. Surtout quand l’année précédente on servait de chair à canon aux autres Superstars, en bas de programme. Accéder véritablement et durablement au sommet, c’était pour moi le fruit d’un travail de longue haleine. EY était programmé pour n’être qu’un flash in the pan. Un soufflé qui retomberait aussi vite qu’il était monté. La genèse de son ascension avait donné la réponse avant même qu’on ne posa la question de son avenir. Brisé par Bobby Lashley à IMPACT, il n’était déjà plus un prétendant sérieux. Le catch était fou. Crazy Eric, lui, ne l’était pas.

 

 

EY en World Champ’, il y a trois-quatre ans, ça nous faisait bien rire. Hein, les copains !?

 

 

EY, le personnage, n’était pas plus méritant qu’un autre. Il l’était même moins. L’homme, en revanche, c’était différent. Mais avec le catch, le mélange se voulait toujours délicat. Autant que la dissociation…

Dans l’Albertus, Théophile Gautier disait : « En général, dès qu’une chose devient utile, elle cesse d’être belle. » C’était pareil pour les personnages du ring. Young en souverain de la TNA, je n’y avais pas cru sans cette image de la guillotine en arrière-plan. Eric était devenu le champion utile, manifeste musclé d’une méritocratie cathodique tirée par les cheveux. Avec cette ceinture autour des hanches, le barbu fou avait cessé, pour moi, d’être convaincant…

 

Alors que nous repartions sur Vesoul, je tournai la molette de mon siège pour l’installer en position allongée. Je décidai de la mettre en veilleuse. Sébastien immergé dans une boucle musicale (il écoutait Twice, de Little Dragon, à répétition), je réalisai qu’il était préférable pour moi de rester à ma place. De ne pas gaspiller le présent à rêver. De ne pas gaspiller l’argent de mon padawan. De ne pas espérer être le nouvel Eric Young. Si j’avais dépensé ces 50 000 euros pour construire ma fédération, ça n’aurait été qu’un one shot. Un flash in the pan. Un soufflé prêt à retomber aussitôt sorti du four. Et l’Ultimate Georges Michaels serait resté une de ces étrangetés qui font dire tout et n’importe quoi aux gens. J’attachais de l’importance à ce que disaient les gens. Je n’arrivais pas à contourner le problème. Je n’arrivais pas à m’en foutre. Je prétendais le contraire. Je mentais constamment. Sur la route de Vesoul, sous la pluie, au milieu de la grisaille, je poursuivais ma psychanalyse, un nœud au ventre.  

Je ne bottais pas en touche, ça non !

Je ne projetais plus de m’arracher à ma condition.

Je voulais épouser un bonheur simple.

 

À l’entrée de Vesoul, une pancarte bricolée à la main penchait sur le bord de l’accotement.

Il y était marqué au feutre, en capitales grossières : Les Rois du Snack – Concours de sandwich à Saulx de Vesoul. Rendez-vous à la mairie dimanche.

 

Saulx de Vesoul, c’était justement là où je voulais aller.

Ce dimanche s’annonçait sous les meilleurs auspices. Nous irions à l’hôtel en attendant cette journée prometteuse. Le concours de sandwich serait une grande fête : le jour où je deviendrais enfin moi-même… 

 

 

Avant cette chronique, j’étais comme ça.

 

 

Après cette chronique, j’étais comme ça.

 

 

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