Catch

2005, l’exemple typique du Rumble Match parfaitement booké

Justice et injustice n'ont de valeur que dans un cadre concret, victoire ou défaite, actions commises ou subies.

Roberto Saviano, extrait de Gomorra, 2007

 

Sur le papier, il ne s'agit que d'un match opposant trente hommes, dont le vainqueur ira défier le champion du monde au plus gros PPV de l'année. Mais les fans bien informés savent que cet événement annuel regorge d'autres intérêts : promouvoir des catcheurs, en confirmer d'autres en tant que main eventers, lancer des feuds en vue de WrestleMania, créer des séquences d'élimination mémorables et offrir quelques clins d’œil nostalgiques et/ou humoristiques. Autant d'ingrédients dont l'édition 2015 fut démunie. Pourtant la recette est bien connue… démonstration par l'exemple.

 

 

Hmm, un grand souvenir le Rumble 2005 ? Tout est relatif.

 

 

Nalyse dix ans en arrière pour mieux critiquer aujourd'hui

 

 

Pourquoi 2005 et pas 2007 ou 2010 ? Eh bien je me contenterai d'un « pourquoi pas ? », car c'est le premier souvenir m'ayant sauté à l'esprit à l'issue de cette pâle bataille royale 2015. Un postulat de départ : le choix du vainqueur n'explique pas ce flop. Quant au booking, il n'est pas le seul responsable, mais bien l'élément majeur.

 

Le but de mon comparatif est aussi de répondre aux interrogations lues ici et là depuis ce dernier dimanche de janvier : en quoi Ziggler, Bryan ou Cesaro auraient été éliminés comme des souillons ? Qu'auraient été des éliminations « dignes » ? Quels atouts doit avoir le final four ? Comment doit être amené l'affrontement des deux derniers survivants ? Quels catcheurs sont idéaux pour ouvrir la bataille ? Etc.

 

Avant de développer ce Royal Rumble référence en lui-même, un point sur la situation de la WWE début 2005 s'impose.

 

 

Je n’étais même pas hué, c’est dire si ça remonte.

 

 

Contexte : Deux fédérations en une

 

Début 2005, la WWE n'a pas encore tranché sur le ton à adopter : elle se trouve à mi-chemin entre l'âge d'or de l'Attitude Era et la Kids Era (qu'on peut objectivement dater du retour sur USA Network en octobre 2005). Surtout, elle fonctionne en deux divisions distinctes, Raw et SmackDown, qui croisent très rarement leurs routes. Chacune a ses storylines, son roster, ses ceintures (jusqu'au doublon de titres par équipes) et même ses propres PPV, à l'exclusion des quatre grands classiques (Royal Rumble, WrestleMania, SummerSlam, Survivor Series) où les courbes se rencontrent, souvent pour le meilleur.

 

 

Roster : un vivier de stars établies et des jeunes préparés pour les sommets

 

La fameuse cuvée 2002 (Cena, Orton, Batista en porte-étendards) parachève sa montée en puissance, tandis que les stars vieillissantes (Shawn Michaels, Triple H, Undertaker, Ric Flair) font mieux que donner le change. Entre les deux, des valeurs sûres ballottées entre midcard et main event (Kurt Angle, Booker T., Big Show, Chris Benoit, Eddie Guerrero, Chris Jericho, Rey Mysterio). Bref un roster d'une qualité effarante, auquel il faut inclure les deux GM permanents, Eric Bischoff (Raw) et Teddy Long (SD).

 

Les principales storylines sont également très solides, et partagent la même tendance majeure : un champion heel truste le show, tout en permettant la multiplication de challengers. A Raw, Triple H vient de reprendre « son » titre World Heavyweight (cinquième règne depuis septembre 2002) lors d'un Elimination Chamber comprenant Orton, Benoit, Jericho, Edge et Batista. Du côté de la branche bleue, John Bradshaw Layfield capitalisant sur son nouveau personnage détestable depuis juin 2004, conserve le titre WWE de manière rocambolesque face à des clients comme Undertaker, Eddie Guerrero ou Booker T.

 

Par leur côté omniprésent et irritant, les deux détenteurs rendent encore plus populaires ceux qui chassent leur ceinture. Voire ceux dont les lointaines ambitions remontent enfin à la surface : le lieutenant de Triple H dans Évolution alias Batista à Raw, le multiple champion US John Cena à SmackDown. Ces nouveaux visages réussiront-ils là où leurs glorieux aînés se cassent les dents ?

 

 

Les rageux des CDC auraient eu des arguments pour m’accuser de truster le spotlight.

 

 

Temps forts de la bataille royale

 

Au revisionnage de ce combat royal, j'ai bien du mal à y déceler une quelconque faiblesse. Je ferai donc un commentaire quasiment play by play pour expliciter ses forces. Seul bémol, puisqu'il faut bien en trouver un, l'absence de retour inattendu d'un catcheur n'appartenant plus à la fédération ou blessé de longue date. Rappelons que le match réunissait alors quinze catcheurs de Raw et quinze de SmackDown, tous identifiés avant le show. Aujourd'hui, on qualifierait ce manque de surprise de défaut. On peut nuancer le reproche, considérer que le roster était si riche qu'il n'y avait pas nécessité de remplissage. Le « star power » entre les cordes laisse en effet rêveur. Surtout, la construction du match raconte une histoire globale. En voici les grandes phases.

 

 

Un opening de qualité

 

Rien de tel qu'une opposition entre deux techniciens pour démarrer une bataille longue durée. La WWE opte souvent pour cette même pratique lors d'une stipulation Elimination Chamber. Il s'agit de privilégier deux catcheurs tenant la route sur le long terme, possédant une notoriété susceptible de faire accrocher aussitôt le public… et s'il existe des antécédents entre eux c'est encore mieux. Ici, nous avons droit en #1 à Eddie Guerrero (SD) et en #2 à Chris Benoit (RAW). Choix tout simplement parfaits, les deux morts en sursis étant à la fois meilleurs amis, anciens équipiers, passés par des aventures communes (ECW et WCW avant l'arrivée dans le même clan à Stamford en 2000). L'électricité dans l'air est palpable. Les deux hommes ayant clos en larmes le WrestleMania précédent se voient une nouvelle belle exposition au premier plan.

 

 

Accessoirement aussi un début de bataille entre deux maudits. Le network likes.

 

 

Le ring se remplit de façon structurée

 

Le numéro 3 se devait d'être le gros jobber du moment, en l'occurrence Daniel Puder, le rookie arrogant issu de Tough Enough. Il prend une leçon par les vieux de la vieille (Benoit, Guerrero et Hardcore Holly arrivé #4). Bonne psychologie des deux adversaires initiaux, ils préfèrent arrêter de combattre et s'associent pour faire ravaler sa fierté au jeunot. Ils font de même contre Holly et le #5 Hurricane Helms. Malgré la gentille fourberie d'Eddie qui tente d'éliminer Benoit à la moindre occasion, les deux intègrent le fait qu'il va falloir durer longtemps, donc ne gaspillent pas de forces et prennent en compte les nouveaux arrivants: le #6 Kenzo Suzuki est attaqué à son tour en équipe.

 

 

Voilà qui n’est pas pour réduire le taux de stéroïdés entre les cordes.

 

 

La série d'éliminations s'interrompt avec Edge #7 et Rey Mysterio #8, soit deux autres catcheurs importants, là aussi chargés en histoire commune.

 

Shelton Benjamin s'avère idéal en #9, pour maintenir un rythme élevé et un côté high fly (avec Rey Rey) complémentaire des techniciens Edge, Guerrero et Benoit. Ces cinq-là demeureront longtemps sur le ring.

 

Suivent Booker T #10, Chris Jericho #11 et Luther Reigns #12. Les deux GM, Bischoff et Long, s'amènent tour à tour au bord du ring pour observer la mêlée. Le petit détail qui rajoute à la dimension majeure du combat.

 

Après plusieurs minutes de belle opposition sans le moindre éliminé, une phase de regroupement se produit au centre du ring. À gauche les quatre membres du roster Raw, à droite les quatre du roster SmackDown. Ils se fixent quelques instants, puis suggèrent dans un brillant dialogue muet « Allez, on y va, show contre show ! ». Suit un brawl explosif, auquel le public réagit à 200 %. Rappelons que nous nous trouvons en plein avènement des jeux vidéos Raw Versus SmackDown, ce qui contribue à transformer cette séquence en un coup de maître.

 

 

Dire que c’est peut-être de cette séquence culte qu’est naît l’idée d’un PPV aussi dégueulasse que Bragging Rights…

 

 

Private jokes, running gags, lancements et poursuites de feuds

 

Et alors que la guerre des deux shows fait rage, débarque Muhammed Hassan en #13, soit un ennemi dépassant les clivages heel/face et SD/Raw. Que l'on apprécie ou non la piste savonneuse prise par la WWE avec ce personnage à l'époque, l'idée d'une union sacrée pour l'éliminer est bien pensée. Ainsi les huit sur le ring font une halte pour concentrer leur courroux sur le seul Hassan et le jeter dehors.

 

Les positions #14 à #18 sont ce que l'on peut nommer le ventre mou de la bataille royale, occupées par des jobbers ou lowcarders (Orlando Jordan, Scotty 2 Hotty, Charlie Haas, René Duprée, Simon Dean). Mais ceux-ci ne sont pas humiliés pour autant, ont droit à leur petit spot ou élément de storyline : Scotty est attaqué sous le titantron par un Hassan rageur (il ne sera donc jamais éliminé sur le papier, comme Curtis Axel cette année) ; Duprée focalise la heat sur sa personneavec sa vieille danse franchouillarde ; Haas manœuvre avec Shelton Benjamin pour rappeler la World's Greatest Tag Team au bon souvenir du public ; Dean offre une séquence comique pour renforcer son personnage de prof de diététique… Bref, tout est raccord avec les gimmicks et momentums de chacun.

 

Au niveau des éliminations, idem, les figures majeures survivent un temps significatif entre les cordes.

 

 

Comme quoi une élimination collective peut servir à un push, n’en déplaise aux fans de Viscera/Big Daddy V.

 

 

Les stars reviennent dans la partie avec Shawn Michaels #19 et Kurt Angle #20. Nous allons assister au démarrage de la plus belle feud de l'année 2005. Alors que le médaillé olympique capitalisait sur sa fraîcheur pour enchaîner ses signature moves, il tombe sur un os avec HBK. Angle subit une élimination express, pour mieux revenir s'en prendre à Michaels plus tard. Aucun des deux ne paraît faible dans le processus, puisque leur sort est justifié par une ambition plus grande encore que le gain d'un Rumble match.

 

Jonathan Coachman, #21, est le seul participant vraiment hors-sujet du fait de son statut de non-catcheur. Il apporte néanmoins une légèreté bienvenue. The Coach, largement impliqué dans les storylines régulières, adopte la stratégie de l'anguille et se recroqueville sous un turnbuckle en attendant que ça passe.

 

Son élimination sera aussi soignée que celle d'un Paul London (#24), au bord de la décapitation suite à une violente corde à linge de Snitsky (#26). Mais si, souvenons-nous de ce grand dadais de Snitsky, auteur d'une feud fondatrice avec Kane les mois précédents. Les deux géants reprennent d'ailleurs leur conflit au moment de l'arrivée du Big Red Monster (#27). Belle façon de ne pas avoir la mémoire courte et de renforcer leur feud.

 

Kane n'est pas encore ce vieillard laissant la foule indifférente. Ainsi son rush de Chokeslams fait fortement réagir.

 

 

Si Kane est parvenu à me voler le record d’éliminations, celui du plus grand nombre de bladejobs ne tombera jamais.

 

 

Un final four bien amené

 

Lorsque Batista débarque (#28), ils sont encore huit sur le ring. À l'exception de Coachman et Snitsky, que des stars confirmées ou en push (Edge, Mysterio, Kane, Jericho, Cena, Benoit). Le lieutenant de HHH, pourtant heel, reçoit une énorme ovation (à mille lieues du flop de 2014). Cinq minutes auparavant, John Cena (#25), entré sur son thème Wordlife, eut droit aux mêmes vivats. Cette concordance entre les intentions des bookers et les réactions du public prouve L'adhésion d'ensemble au produit délivré. Les deux hommes qui se trouvent à l'issue d'un processus de séduction des masses, ne sont pas imposés envers et contre tous.

 

Batista expulse Snitsky tout en puissance, puis entame un clash au centre avec Kane. Pendant ce temps, les autres survivants, la plupart présents depuis longtemps, récupèrent dans les coins. Encore un élément de selling et de psychologie appréciable.

 

C'est l'une des grandes forces de cette édition 2005 : les participants intègrent les nécessaires temps morts, fomentent aussi des alliances, aussi provisoires soient-elles, pour perdurer plus longtemps. Même les faces adoptent ce calcul et ne la jouent pas feu follet sous le prétexte « de toute façon c'est chacun pour soi ». À l'image du focus mis sur les négociations entre Cena et Rey Mystério pour s'allier, au moment de l'arrivée du #29 Christian.

 

 

Au pire on la finira à papier/caillou/ciseau.

 

 

Ric Flair, #30, s'associe aussitôt avec son équipier d'Evolution, Batista. Le papy désigne les cibles et l'Animal les exécute. Coachman, Christian puis Benoit sont ainsi successivement éjectés. La fourberie du Nature Boy l'incite cependant à trahir son allié. Tentative avortée. Le vainqueur de l'édition 1992 est ensuite sorti par Edge.

 

Le Final four regroupe a posteriori des stars parmi les stars : Cena, Batista, Edge et Mysterio. Un seul heel pour trois faces, mais surtout deux Superstars de Raw contre deux pensionnaires de SmackDown. Edge coupe court à l'alliance avec son équipier de show et tente un cavalier seul. Sa passe d'armes contre Mysterio donne lieu à un enchaînement somptueux, conclu d'un Spear. Le Rated-R cède ensuite à un surpassement collectif des deux derniers survivants.

 

La foule manifeste bruyamment au moment du face à face Cena-Batista. L'instant est historique : les symboles de la relève de chaque show se trouvent face à face.

 

 

Accessoirement quatre hommes n’ayant pas encore touché la big belt, ça a quand même plus de gueule que Kane et Big Show en 2015.

 

 

L'art de l'overbooking pour conclure

 

Lequel est supérieur à l'autre ? La WWE ne tranche pas. Mieux, elle suggère une égalité parfaite avec une élimination simultanée. La manœuvre est maline, renforcée par le zèle des arbitres qui nous resservent le scénario de Luger/Hart en 1994. Évidemment, on peut pointer l'overbooking de ce finish, mais quel moment est plus approprié qu'un Rumble pour ce type de mise en scène ?

 

 

Preuve de l’échec de l’arbitrage à quatre s’il en fallait.

 

 

Le tout de se poursuivre avec l'irruption d'un Vince McMahon contrarié par cet imbroglio (et se claquant aux deux cuisses en déboulant dans le ring, d'où son stationnement prolongé sur les cordes). Bon acteur, le patron ne laisse rien transparaître de sa gêne et exige que le combat reprenne pour ne désigner qu'un vainqueur. Point essentiel : la foule embarque littéralement dans le scénario. Après une nouvelle élimination invalidée de chaque concurent, le combat reprend officiellement.

 

 

Je m’en vais te régler ça moi.

 

 

Si je me lève…

 

 

…ben je me rassois.

 

 

Batista enchaîne spinebuster et projection fracassante pour s'adjuger le sésame. Ce finish est osé sur le coup, puisqu'un heel s'imposait alors que deux champions heels étaient en cours de règne.

 

On peut traduire ce choix comme la preuve d'une storyline bien préparée et de la certitude de l'adhésion du public au futur face-turn de l'Animal. Ce soir-là, la WWE a créé deux monstres, sans rabaisser aucunement ses autres stars. Pourra-t-on témoigner dans dix ans du bien-fondé de la bataille royale de 2015 ? Je n'en prendrai pas le pari.

 

 

Et le fait que je vais revenir un jour, quelqu’un pour miser dessus ?

 

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