Catch

The Beast and the Viper

Oberyn Martell: Have they told you who I am?

Gregor Clegane: Some dead man!

Game of Thrones, Saison 4, épisode 8, « The Mountain and the Viper »

 

Ce ppv a été historique. Un nouveau titre suprême a trouvé son premier maître en la personne d’un rookie, tous les autres championnats ont donné lieu à d’âpres confrontations, et l’iconique John Cena a peut-être entamé, à l’issue d’un match grandiose, son déclin définitif. Pourtant, ce qu’on retiendra avant tout, c’est le carnage final qui nous rappelle cette simple vérité : le catch est un spectacle de violence codifiée, et dans cette formule, au fond, le mot clé est « violence ».

 

 

Les voix dans la tête font « blblblblblblbllll ».

 

 

Nalyse de Summerslam 2016

 

 

À ce stade, l’humanité se divise en deux catégories : les gens qui ont déjà vu Game of Thrones, et ceux qui ne regarderont jamais la série. Si d’aventure vous faites partie d’une éventuelle tierce catégorie qui ne s’est pas encore laissée aimanter par les dragons et les zombies mais a l’intention de le faire un jour, fermez les yeux bien fort et ne les rouvrez que d’ici trois paragraphes, car je vais ici allègrement en spoiler l’un des moments les plus marquants.

 

 

 

Non, pas celui où la blonde trouve un bel avocat au marché, un autre.

 

 

Dans le huitième épisode de la quatrième saison, donc, on assiste à un combat à mort opposant un lancier insaisissable — surnommé The Viper car ses armes sont trempées dans un venin mortel — à un colosse indestructible répondant au doux sobriquet de The Mountain. Le plus agile des deux semble prendre l’ascendant grâce à sa vitesse d’exécution digne d’un Mohamed Ali dans la jungle zaïroise (« je vole comme un papillon, je pique comme une abeille », pour ceux qui ont la mémoire courte), mais un instant de relâchement permet à son adversaire de l’attraper et… disons que ça se finit pas très bien pour lui.

 

 

 

Genre elle, ben elle était pour The Viper.

 

 

Ce dimanche, dans le main event, à la Barclays Center Arena, les données étaient sensiblement les mêmes. Certes, les prémices de la joute étaient différentes — il ne s’agissait pas pour Orton de venger une sœur martyrisée, mais seulement de démontrer que là où tous les hommes avaient échoué, il était capable, lui le Legend Killer, de venir à bout de l’invincible Lesnar —, mais dans le ring de Summerslam, comme dans le sable de la King’s Landing Arena, une Vipère misait sur sa rapidité pour échapper au monstre qui lui faisait face, et sur la létalité de ses attaques soudaines (« un seul RKOouttanowhere, c’est tout ce qu’il me faut ») pour le vaincre. Et comme chez le booker sadique George R. R. Martin, la brute survécut à l’assaut, agrippa l’impétrant et le massacra littéralement, le laissant dans une mare de sang.

 

 

 

I killed her children! Then I raped her! Then I smashed her head in like this! (The Mountain, s'adressant à The Viper)

 

 

L’image finale est saisissante et nous renvoie deux ans en arrière, à la correction infligée par ce même Lesnar à John Cena, également lors de Summerslam. On n’avait plus vu autant de sang couler dans un ring de la WWE depuis l’Attitude Era, et il n’y a là rien d’un hasard : Brock s’est acharné à coups de coude sur l’arcade d’Orton, déclenchant volontairement un saignement abondant qui provoqua une petite mare rouge en plein milieu du ring. Le spectacle est rarissime et d’autant plus marquant. Il y a quinze ans, un combat sur deux se terminait ainsi, j’exagère à peine, et on s’y était accoutumé, c’était même devenu un passage obligé, à l’instar du kickout du finisher adverse : un match de haut niveau n’était complet que lorsque l’un des belligérants, voire les deux, le finissait avec le fameux « Crimson Mask ». Mais depuis la décision d’interrompre systématiquement les combats à la moindre goutte rouge, c’est devenu exceptionnel, et presque exclusivement réservé aux sorties de The Beast, qui confirme ainsi son statut à part dans la compagnie : il y a la masse des catcheurs, les champions, les challengers, les grands, les petits, les gros, les forts, les rapides… et il y a Brock Lesnar.

 

 

No other knight in the realm inspires such terror in our enemies. (Tywin Lannister, à propos de The Mountain)

 

 

Notons que cette fin sanguinolente ne fut pas du goût de tous, puisque les gazettes nous apprirent rapidement que, après la fin de la réunion, Chris Jericho en est pratiquement venu aux mains backstage avec la Bête, lui reprochant de s’être laisser emporter et d’avoir mis en danger la santé d’Orton — lequel aurait toutefois certifié que le combat a eu le déroulement et l’issue prévus au départ, et que Brock avait fait très exactement ce qu’il était convenu, ni plus ni moins. Les bookers n’avaient probablement pas anticipé que la victime saignerait autant, mais Lesnar, qui a peut-être un peu trop appuyé ses coups, est globalement resté fidèle au script, dont l’objectif était précisément de montrer que là où les autres vainqueurs se contentent d’estourbir suffisamment leurs adversaires pour leur river les épaules au tapis durant trois secondes, le golgoth, lui, les anéantit littéralement.

 

 

Brock Lesnar sera désormais connu sous le surnom « The Legend Killer Killer ».

 

 

La démantibulation absolue d’Orton le rappelle avec une force éclatante : Lesnar, fort de son passé dans l’Octogone, est en kayfabe le mastre ultime de fin de niveau, jamais vaincu à la régulière, toujours un ou deux crans au-dessus de ses plus farouches concurrents. Ce dimanche a vu le couronnement du premier UNIVERSAL CHAMPION — le genre d’événement unique qui, normalement, aurait cent fois mérité d’être placé en toute fin de soirée. Pourtant, le show ne se conclut pas par une pluie de confettis sur la tête peinturlurée de Finn Balor, mais par le rictus de la Bête qui contemple son œuvre barbare : Orton noyé dans son propre sang, et le boss de Smackdown Shane McMahon exécuté à ses côtés pour faire bonne mesure. Le fait qu’à côté de l’ancien champion de l’UFC, Finn Balor ressemble à un petit garçon accroît encore ce sentiment de suprématie absolue du gorille albinos sur tous ses congénères.

 

 

– Who am I fighting?

– Does it matter?

– No.

(The Mountain et Cersei Lannister, S4E7, « Mockingbird »)

 

 

Cette situation pourrait, dans l’immédiat, orienter le tueur vers un chemin tout trouvé : Lesnar, bien qu’il émarge à Raw depuis le retour de la séparation des brands, devrait croiser le fer avec ce qui se fait de mieux à Smackdown. En effet, un tel affront au boss de la compagnie bleue ne peut décemment rester impuni. Mais le champion de Smackdown est Dean Ambrose, qui vient de feuder avec le copain de Paul Heyman et de se mesurer à lui à Mania (et n’est probablement pas très chaud à l’idée de renouveler l’expérience); et puis, il est peut-être trop tôt pour brouiller la séparation entre brands en lançant Brock sur le show bleu, même si Orton est également de Smackdown. De toute façon, on peine à imaginer un adversaire à la mesure de l’invincible intérimaire : il a déjà vaincu à peu près tous les main eventers de la place (prions seulement que Shane ne se mette pas en tête de l’affronter seul à seul, on peine encore à oublier son horrible match contre le Taker au dernier Mania). Orton peut demander une revanche (après tout, il n’a pas été pinné ni n’a abandonné!), mais à terme, il faudra faire grandir d’autres stars pour se mesurer au vrai maître des lieux.

 

 

 

John Cena, je l’ai baisé. Triple H, je l'ai baisé. Dean Ambrose, je l'ai baisé. Randy Orton, je l’ai baisé. L’Undertaker, j’étais bourré, n’empêche je l’ai quand même baisé!

 

 

Et ça tombe bien, la création de nouvelles stars, ce fut l’autre grand thème de la soirée, puisque les anciens comparses du Bullet Club tokyoïte peuvent célébrer la soirée au saké (à condition d’en extraire d’abord les couilles de Big E.) : Anderson et Gallows ont gagné (certes par DQ, du fait du retour inopiné de leur victime déburnée, mais quand même) contre le New Day malgré l’assistance d’un Jon Stewart en pleine rédemption; et surtout, Finn Balor et AJ Styles ont marqué leur territoire de la plus spectaculaire des façons.

 

 

– Ah ah, on est les meilleurs, en quelques mois on a tout défoncé à la WWE, qui est-ce qui nous reste à battre encore les gars?

Ben y a plus que Brock Lesnar.

Tu as dit Zack Ryder, c'est ça? Entendu, on va lui faire la peau.

 

 

La victoire de Styles sur Cena fut superbe, on s’y attendait, mais aussi parfaitement clean, on s’y attendait moins. Le combat rappela les Cena-Owens de l’année dernière, et notamment le tout premier d’entre eux : un nouveau venu heel mais qui ne triche pas spécialement, qui brille de mille feux par la variété de ses attaques et par l’opiniâtreté de sa résistance (Styles survécut même à un AA de la deuxième corde!) et parvient à vaincre le Marine à la régulière, avec son finisher, au milieu du ring. Le tout est survenu après un clip récapitulatif de la feud qui insistait lourdement sur l’assurance de l’ancien porte-drapeau de la TNA et se concluait par ces propos : « Je vais te vaincre à Summerslam, et tu devras reconnaître à Smackdown que je te suis supérieur. Soit tu le fais et tu seras un loser, sois tu t’y refuses et tu seras un menteur : dans les deux cas de figure, j’aurai gagné. » Après sa défaite, un Cena prostré resta longtemps assis, incrédule, dans le ring, sous les applaudissements d’une foule pour une fois compatissante : depuis que Cenawinslol n’est plus systématiquement d’actualité, the Champ est devenu nettement plus sympathique. Son départ claudiquant et abattu, son salut final au public, les évocations de sa retraite future dans le clip et surtout le bandeau Never Give Up abandonné dans le ring ouvrent la porte à toutes les théories concernant son avenir à court et moyen termes.

 

 

Mais quel est l’abruti qui a donné ce bandeau à Yohan Diniz avant le début de sa course?

 

 

Bien sûr, Cena est encore loin d’entamer sa tournée d’adieux; mais une défaite aussi indiscutable, dans un match aussi symbolique, doit conduire à une évolution de son personnage. Pourquoi pas un recul progressif dans la carte, une grosse période de doute, avant un (dernier?) retour en grâce au sommet par la grâce de son tout-puissant slogan? En attendant, Styles se positionne comme la plus évidente des solutions dans la quête d’un nouveau challenger pour le champion WWEWHC Dean Ambrose, qui n’a finalement connu guère de soucis pour se débarrasser d’un Dolph Ziggler qui voit là passer une nouvelle chance d’accéder enfin au sommet. Là aussi, le clip d’avant-combat fut excellent, et la déception n’en est que plus grande : le match fut correct, sans plus, on n’eut pas vraiment le sentiment que le Showoff allait chercher au plus profond de lui-mêmeles ressources nécessaires pour l'emporter, et s’installe qu’on le veuille ou non (les bookers le veulent, eux) l’impression que cet homme-là est effectivement bon, mais pas assez pour un titre de champion du monde…

 

 

Ziggler n’a toujours pas l’aura d’un main eventer. Pourtant, la WWE fait vraiment tout pour le mettre over dans ses clips publicitaires. C’est à n’y rien comprendre.

 

 

Quant à Finn Balor, le voilà tout en haut de la chaîne alimentaire (enfin, en-dessous de qui vous savez quand même) quelques semaines à peine après sa première apparition dans le roster principal. Pour ma part, je demeure un peu sceptique. Je m’incline devant l’audace du booking qui consiste à placer la nouvelle ceinture sur un rookie à ce niveau et non sur le très installé Seth Rollins, mais a-t-on réellement le sentiment, après ce Summerslam, que le catcheur number one de la compagnie, c’est lui? Le combat fut bon, ce n’est pas le problème, mais on a déjà vu pas mal de matchs de ce calibre, et l’arsenal de l’Irlandais ne paraît pas suffisamment novateur pour qu’on admette immédiatement sa supériorité sur le reste du roster. Ce dimanche, Lesnar a été monstrueux, Cena et Styles magnifiques, Ambrose très solide, Orton héroïquement résilient aussi longtemps qu’il avait en lui un souffle de vie… et Balor a gagné un bon match, sans plus. Quant à son entrée tant vantée, il faut quand même éprouver une fascination absolue envers le grand-guignol kitsch pour s’en émerveiller et ne pas y voir une simple resucée de quelques gimmicks passés à la limite du risible.

 

 

Merde, le Boogeyman et Kane ont fusionné.

 

 

C’est peut-être d’ailleurs le sens qui sera donné à son règne : un champion qui doit prouver qu’il mérite d’être là, face au scepticisme de ses collègues. Qu’on s’entende bien, il est plus que positif de voir au sommet de la WWE un type qui pourrait à bon droit voltiger actuellement dans le tournoi des Cruserweight ; il faut seulement, pour qu’on adhère pleinement au principe, que l’on comprenne en quoi il est supérieur à tous les autres catcheurs de son gabarit. À mes yeux, Daniel Bryan avait magnifiquement relevé le défi, par l’impact de ses coups, la justesse de son exécution et l’intensité constante de son personnage, qu’il soit heel ou face; marcher sur les traces du Dragon, c’est tout le mal que l’on souhaite au Dragon King… (passage écrit avant le Raw d’hier soir, obviously).

 

 

 

Aïe, je me suis fait un peu mal à l’épaule en pointant le ciel comme ça. J’espère que c’est pas trop grave.

 

 

Le reste du show, écrasé par ces trois combats majeurs, ne restera pas dans les annales. La soirée étant déjà très chargée, c’est en pré-show que Sheamus gagnait le premier de ses (probables) sept matchs contre Cesaro, tandis que Zayn et Neville profitaient d’une nouvelle mésentente des Dudley, et qu’un match à six équipes chauffait la foule (et laissait envisager un heel turn des Usos).

 

 

 

Mastère en psychologie des catcheurs, cinquième année, deuxième trimestre : « Quand des gentils tirent la gueule après une victoire, c’est qu’ils vont turner heel. »

 

 

Ambrose, on en a déjà parlé, a survécu sans trop de soucis à un Ziggler moins enflammé qu’on aurait souhaité. Le Miz s’est sorti en cinq minutes des assauts d’Apollo Crews, catcheur émérite peut-être, mais manquant dramatiquement de personnalité pour l’instant. Malgré l'absence en ringside de son acolyte Dana Brooke, Charlotte a repris le titre féminin à Sasha à la régulière, sans que l’on comprenne très bien pourquoi. Et le trois contre trois féminin, qui ne fut là que pour remplir le temps d'antenne, a surtout valu par la longue présentation d’Eva Marie… avant l’annonce de son absence pour surmenage (en réalité pour suspension; j’adore son gimmick, perso, tant qu’on la voit jamais catcher, ça me va très bien) et son remplacement au sein de l’équipe heel par Nikki Bella, de retour après dix mois d’absence, accueillie à ma grande surprise par des applaudissements nourris, et auteur comme de juste du pin de la victoire sur Carmella.

 

 

Soulagement de la foule, qui avait tout de même payé ses billets très cher : Eva Marie a été remplacée par une autre meuf à gros nichons en silicone.

 

 

En ouverture, Jeri-KO battaient joliment les SAWFT, qui avaient obtenu l’honneur de lancer la grande soirée avec une promo pleine de cheap pop, toujours un succès. Les deux Canadiens roulent très bien ensemble, mais il est quand même dommage de voir un type du calibre d’Owens végéter à ce niveau. Gageons que ce n’est que temporaire — je ne peux pas être le seul à rêver de le voir pendant 25 minutes face à Lesnar!

 

 

– Chris sauve-moi, ils veulent m’envoyer contre Lesnar!

T’inquiète mon pote, je vais lui péter la gueule backstage ce soir et on le reverra plus jamais.

 

 

Enfin, le match entre Rusev et Reigns n’a jamais démarré, du fait d’une attaque en fourbe du Bulgarusse avant la cloche. Le Samoan renversa la tendance et s’en prit longuement et violemment au malheureux époux d’une Lana éplorée, au point que les supputations sur un heel turn du beau Roman s’en trouvent alimentées — mais il y a eu tant de moments où il aurait fallu le faire basculer ces dernières années, ça serait ballot que ça se produise autour d’une feud démarrée dans un gâteau à la crème…

 

 

Le heel turn, c’est derrière toi, abruti! Y a un an!

 

 

Concluons par un passage moraliste, gnangnan et répétitif, vu que c’est tout ce qui me vient à l’esprit actuellement : la mare de sang formée sur le ring après trois heures de galipettes et de faux coups, c’est qu’on le veuille ou non la représentation la plus crue et la plus dérangeante de ce voyeurisme malsain qui constitue une partie (une partie seulement, contrairement à ce que prétendent les détracteurs de l’ignoble art, mais une partie réelle tout de même) de l’attrait que le catch exerce sur nous. Comme les spectateurs de GoT, nous voulons certes suivre un récit haletant et cohérent, assister à des rebondissements à la fois inattendus et justifiés, nous esbaudir de la beauté du spectacle… mais au fond de notre cerveau reptilien, il y a toujours une excitation primaire pour la vue du sang qui gicle de la tête d’un pauvre hère pris dans les grosses paluches d’un type de 150 kilos. Assumons-le, résignons-nous à cette composante honteuse de notre passion, voire réjouissons-nous : il y a une septième saison des Thrones en préparation, et il y a encore du Lesnar à l’horizon WWEsque.

 

 

Et comme d’hab, on sera aux premières loges.

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