Catch

Great Heels on Fire

If your name is on the guest list
No one can take you higher
Everybody says I've got
Great balls of fire

AC/DC, Big Balls

 

Dimanche dernier, les heels ont mis le feu au bal. Retour sur une teuf sanglante tout à l’honneur des bad guys.

 

 


C’est mon dernier bal, ma dernière virée, demain dans le journal, y aura mon portrait !
 

 

Nalyse de Great Balls of Fire
 

Rarement aura-t-on vu, de mémoire de suiveur acharné, un ppv où les heels ont aussi crânement damé le pion à leurs gentils adversaires. Ils ne l’ont pas emporté chaque fois sur le papier mais, au final, ils ont toujours eu gain de cause, tout au long d’un ppv bourré d’hémoglobine et de testostérone. Les ordures ont la haute main sur la WWE, fédération plus que jamais en phase avec son époque.

 

 


Touchante communion des grands de ce monde sur la photo de groupe du G20.

 

 

Toute la panoplie du triomphe heel a été déployée ce dimanche : défaite volontaire par décompte à l’extérieur pour conserver son titre, coups dans les parties, fourchettes dans les yeux, interventions extérieures, simulations de blessure, choune basique, mais aussi et surtout brutalité extrême et impitoyable. Ce fut un plaisir de fin gourmet que d’assister au spectacle de ces faces tournés en bourrique, dupés, humiliés voire proprement massacrés. Nos pires instincts purent s’en donner à cœur joie — et une fois cette catharsis effectuée, sans doute avons-nous été comme purgés et avons-nous pu vivre les jours suivants dans la paix et la sérénité.

 

Un mot, d’abord, sur la seule fausse note de la soirée : on n’a jamais vraiment compris ce qui justifiait le nom de ce ppv et quel en était le concept. La présentation des combats a bien tenté l’originalité, recourant à un style de narration fifties délicieusement rétro sur fond rockabilly évoquant la célèbre chanson de Jerry Lee Lewis… mais on peine à saisir en quoi ce ton léger correspondait à un ppv qui s’annonçait particulièrement sombre et violent, et qui le fut effectivement. Ce genre de thème swing et joyeux pourrait éventuellement convenir à quelque hypothétique ppv spécial Cruiserweights, mais le décalage est décidément trop grand au moment de nous vendre du Reigns-Strowman et du Brock-Joe.

 

 


You shake my nerves and you rattle my brain… Too much love drives a man insane ! You broke my will, but what a thrill ! Goodness gracious great balls of fire !

 

 

Hormis ce petit faux pas, GBOF (quel sigle de merde ; raison de plus pour ne plus utiliser ce concept l’année prochaine) fut un vrai régal de vilenie. Neville donna le ton dès le pré-show en lâchant la troisième corde dans les couilles de Tozawa, pour une première victoire délicieusement cheap qui annonçait les circonstances de celle, en opener, de Bray Wyatt contre Seth Rollins. La feud entre ces deux-là est ce qu’elle est, c’est-à-dire pas grand chose (on les tient occupés en attendant que la creative team ait des idées pour eux), et le match n’a pas donné le sentiment d’une urgence absolue, c’est le moins que l’on puisse dire, alors on se contentera bien de voir Rollins, qui a si souvent gagné de façon retorse lors de son run heel, perdre comme une bouse après avoir pris dans l’œil un pouce (plein de bactéries innommables) du barbudo.

 

 


Y a pas à dire, le You can’t see me est quand même beaucoup plus efficace comme ça.

 

 

Deux matchs, deux coups bas, ça part bien, mais voilà que s’avance un babyface valeureux qui en a gros sur la patate. Enzo Amore, après la diffusion d’un clip relatant la trahison de Cass qui tirerait des larmes à un parpaing, se fendit d’une putain de sacrée belle promo de babyface, embarquant le public dans un parallèle entre « That’s Life », l’un des grands tubes de l’idole absolue de tous les Italo-Américains Frank Sinatra (lequel, ça tombe bien, est tatoué sur le petit corps chétif du Bonified G) et sa propre existence de chiot abandonné. Amore est un catcheur merdique, il a un look abominable, mais quelle énergie, quelle foi en son gimmick, quelles mimiques ! Sérieusement, vu ses talents d’orateur, il pourrait faire une sacrée carrière s’il catchait dix fois mieux (comme Daniel Bryan) ou s’il mesurait 40 centimètres de plus (comme Big Cass).

 

 


– Sinon, je peux te briser la nuque là maintenant tout de suite et tu feras une sacrée carrière à la Corey Graves.
– Deal.

 

 

Le combat, amené donc par le redoutable combo « pur clip made in WWE / promo enflammée », fut exactement ce qu’il fallait qu’il soit : un squash. Pas une seconde Enzo n’eut sa chance, pas de rollup à la con, pas de Cass qui s’emplafonne tout seul dans un coin, que dalle : le grand heel écrabouille littéralement son ancien besta, sans autre émotion qu’une pointe d’irritation quand Enzo, balancé hors du ring comme un sac de merde, revient sous les cordes à 9,99. Les deux hommes ont parfaitement joué leur rôle dans cette feud, et puisqu’on est en plein Tour de France, qu’on me permette ce parallèle vaseux : Enzo apparaît comme l’équipier qui se dépouille pour son leader en prenant le vent dans la gueule pendant une longue échappée à deux, avant de s’écrouler, exténué, tandis que le boss s’en va tracer sa route sans lui jeter un regard. Cass est parti vers les hautes sphères (il va bouffer le Big Show à Summerslam, pour commencer, avant probablement de se tourner vers un titre individuel) tandis qu’Enzo va devoir prier pour qu’un destin à la Santino s’offre à lui, ce qui serait déjà éminemment respectable.

 

 


Ou alors je dis n’importe quoi et on vient d’assister au début d’une rivalité historique qui va durer des années et enflammer le monde entier comme Owens-Zayn, on sait pas.

 

 

Faisons les comptes : nous en sommes à deux matchs gagnés par des heels via gruge, et un gagné par un heel via violence. On s’envoie un mix des deux ? Le merveilleux duo Sheamus-Cesaro fait ça très bien et peut s’en donner à cœur joie puisqu’il a carrément droit à un Iron Man d’une demi-heure contre les frères Pétard. Première seconde, Cesaro se fend d’un tacle dans le vide digne de Stéphane Grichting, et le temps que Matt comprenne ce qui se passe, Sheamus lui décapite la tête, 1-0. Lol ! Dans ta face de face !

 

 


C’est toujours particulièrement jouissif de marquer sur coup franc grâce à une combinaison répétée à l’entraînement.

 

 

Bon, la suite est plus prévisible, du fait du format : un Iron Man se termine nécessairement par un écart de 1 ou de 0 alors qu’il reste quelques secondes, c’est une règle du genre à laquelle on n’a jamais échappé de toute l’histoire de l’humanité (lecteurs, si vous avez des contre-exemples, ça m’intéresse !) et ce premier Iron Man par équipes ne fait pas exception. Pas grave, le spectacle est toujours bon quand le duo irlando-suisse est là, et les fils de Françoise font ce qu’ils peuvent pour rappeler qu’ils ont de beaux restes.

 

 


Ronnie James Dio est mort depuis plusieurs années, mais comme personne n’a eu le cœur de le lui annoncer, il continue comme si de rien n’était à tout donner pendant ses concerts.

 

 

Naturellement, on termine ric-rac, les méchants mènent 4-3, il reste quelques secondes, Jeff couvre Sheamus pour le 4-4 mais le buzzer retentit, le tir Ave Maria du milieu du terrain n’est pas accordé, et voici donc une victoire heel à la fois vicieuse (le premier tombé), brutale (Matt pisse méchamment le sang) et chattarde (à une seconde près c’était l’égalisation), clapclap pour ce combo parfait !

 

 


« Le catch par équipes est un sport qui se joue à deux contre deux et ce sont les méchants qui gagnent à la fin. » Gary Lineker, le Schopenhauer de notre temps.

 

 

Les heels en sont donc à trois victoires en trois matchs à ce stade, et s’en vient Alexa Bliss pour une nouvelle démonstration de veulerie. Sasha Banks a beau se démultiplier, la blondinette a tous les tours de heel dans son sac à malices : et voilà que je te simule une blessure pour mieux te prendre en traître, et voici que, poussée dans mes derniers retranchements, je me laisse compter dehors pour conserver mon titre ! Prenant conscience que seuls le vice et l’absence totale de fair-play sont payants de nos jours, la Boss va après coup attaquer lâchement la championne dans le dos, signalant ainsi l’autre grand enseignement de la soirée : certes, les heels mènent la danse, mais les faces captent que leurs ennemis ont trouvé la martingale et se mettent donc à heeler à leur tour !

 

 


Heel est des nôtres.

 

 

Ce n’est évidemment pas le Miz qui va mettre fin au festival des margoulins. Il faisait déjà la nique à Ambrose quand il n’avait que la seule Maryse en backup, et voilà maintenant qu’il peut compter sur le dévouement canin d’Axel et Dallas ! Le Fringe, qui a lui-même bien mérité de la patrheel du temps où il officiait au sein du Shield, finit donc naturellement par succomber après une pluie de distractions extérieures, montrant une fois de plus que si les gentils n’ont que leur seule bravoure à opposer à la rouerie adverse, ils n’iront pas bien loin. Ambrose finit logiquement la gueule en sang et le cul par terre, comme tous ses camarades.

 

 


Qu’y a-t-il de plus majestueusement heel que d’opposer un BOUCLIER humain à un ancien du Shield ?

 

 

Les heels ont donc fait carton plein jusqu’ici. Oui, carton plein, car il est permis de considérer qu’au catch, la victoire en tant que telle n’est pas la finalité : si l’on perd, on peut encore finir vainqueur réel si l’on a conservé son titre (comme l’a fait Alexa Bliss) ou si, après le défaite, on inflige à l’adversaire un beatdown particulièrement brutal. C’est la seconde option que va choisir Roman Reigns, que l’on peut à bon droit considérer comme le heel dans sa rivalité contre Braun Strowman. Les deux derniers combats de la soirée, d’ailleurs (on passe sur l’impromptu, incongru et zappé par la réalisation Slater-Hawkins d’autant plus volontiers que le rouquin l’a emporté, ce qui ne correspond pas à notre angle), présentent des alignements face-heels plus flous que les autres. Braun Strowman et Samoa Joe n’ont pas grand-chose à voir avec le profil traditionnel du gentil de service à la WWE. Tous deux émargent plutôt à la catégorie « monster face », et ne rechignent pas à l’occasion à porter une attaque en traître. Mais ils sont ce soir les bons de l’histoire, par la force des choses : ils sont confrontés respectivement à Roman Reigns et à Brock Lesnar, deux des hommes les plus haïs par les suiveurs, le premier pour avoir connu un interminable run face aussi artificiel que pénible, le second pour le mépris qu’il professe à l’égard du business, n’apparaissant qu’à de très rares occasions alors même qu’il porte la ceinture suprême depuis Wrestlemania (ce dimanche, il défendait sa ceinture pour la première fois depuis la grand-messe de début avril, c’est dire!).
 

 

On reconnaît un MONSTRE PARMI LES HOMMES à ses aisselles soigneusement épilées.

 

 

Strowman et Joe sont donc faces dans ces confrontations, mais au fond, ils restent des brutes impitoyables, et c’est ce qui va leur permettre d’être, en cette soirée crépusculaire, les deux « gentils » à s’en sortir avec les honneurs. L’immense Braun commence par gagner son putain de combat de mammouths contre Reigns : après un gros quart d’heure de baston bien rude comme il faut, il évite tel un torero le Spear létal et enferme le Gros Chien dans l’ambulance. Mais il était dit que les heels ne laisseraient pas leurs mièvres ennemis avoir le dernier mot : Reigns ressurgit du véhicule, parvient à y enfermer le colosse, s’installe au volant et fout le contact. La suite restera dans l’histoire à l’instar de quelques autres fameuses séquences tournées dans le parking : Reigns s’arrête, semble réfléchir un instant, puis embraye la marche arrière pleine bourre et, ayant pris de la vitesse, percute à fond les ballons un camion garé derrière lui.

 

 

I’m not a good guy, I’m not a bad guy, I’m a fucking psychopath.

 

 

L’ambulance est en charpie, et Braun est à l’intérieur ! Un Kurt Angle épouvanté accourt, ses sbires (j’ai cru reconnaître Jamie Noble) tentent sans succès d’ouvrir la portière latérale au pied-de-biche et pendant que Slater et Hawkins livrent le match le moins regardé de l’histoire d’un ppv (tous les spectateurs ont les yeux rivés sur l’écran qui diffuse l’arrivée des pompiers et de leurs outils de désincarcération), on se dit que le monstre a évidemment été réduit à l’état de côtelette.

 

 


Pourquoi les sauveteurs n’ont-ils pas vu Braun ? Parce qu’il steak haché !

 

 

Mais nous ne sommes pas au bout de nos émotions puisque tel quelque Jason ou Mike Myers, Strowman émerge des décombres, hébété, trébuche, chute, se relève, et disparaît dans la nuit, laissant derrière lui une traînée de sang. Rien de tel qu’une tentative d’assassinat pour gagner le CDC Award de feud de l’année, et celle-ci est bien partie pour remporter la timbale. Reigns a enfin totalement embrassé la haine et est redevenu cette ordure badass qui faisait mouiller les foules il y a trois ans, tandis que Braun sort renforcé du match et du crash et peut à bon droit, une fois qu’il sera remis et qu’il aura exercé une vengeance qu’on imagine abominable, se lancer à la chasse au Lesnar…

 

 


Dis donc connard, il est interdit de saigner sur les camions WWE ! Et il est interdit de pisser dessus aussi !

 

 

Car oui, Brock Lesnar est toujours le champion universel, malgré tous les efforts d’un Samoa Joe méritant. Joe, qui sous ses dehors de malade mental sanguinaire, est un homme sensible et intelligent, a bien analysé la soirée et accepté ses enseignements : seuls les heels souriraient à la fin. Il a donc fourni un bel effort d’enfoiré, commençant par attaquer Brock en traître tandis que celui-ci se pavanait avant le gong en exhibant sa belle ceinture (faut comprendre le Minotaure, ça lui arrive si rarement).

 

 


Heel il est des nôtres (bis).

 

 

Joe ne s’arrêta pas là, cognant le champion dans les couilles quand l’occasion se présente, multipliant les Coquina Clutch aux allures de tentatives de meurtre… Mais Lesnar est le heel ultime, quand bien même il ne triche guère dans ses combats. Les autres sont des heels traditionnels : ils grugent, simulent, font intervenir leurs alliés, attaquent leurs ennemis après avoir été vaincus… Lesnar est pire. Il possède le totem de heelitude ultime : un contrat en or qui lui offre un statut à part, quels que soient les mérites de ses adversaires. Et malgré l’acharnement de Joe, offensif comme défensif (il a quand même survécu à une belle série de souplesses débilitantes), il se sort d’une énième Coquina Clutch, qui semblait bien définitive, pour claquer le F5 de la gagne. Joe a tout tenté, mais il ne pouvait rien contre la loi du soir : tu entres dans la soirée en tant que face, tu ressors la queue entre les jambes.

 

 


Heel City, bitch !

 

 

Quelle belle soirée, mes aïeux. Aucune belle leçon morale, rien que du sordide, du sombre, du gore. Une balade des heels d’un bout à l’autre, rehaussée par le morceau de bravoure qui a montré que Strowman pouvait se reconvertir, si un jour il était dégoûté du catch, en excellent crash test dummy. Les gentils se referont fatalement la cerise, mais en attendant, savourons ce monde où le Mal triomphe d’une façon aussi excitante. C’est la règle de ce monde. On se passionne bien plus pour les salauds, aux gimmicks si jouissives (de Trump à Poutine en passant par Kim et Duterte, mais aussi de Tony Soprano à Littlefinger en passant par Vic Mackey et Frank Underwood), que pour la mièvre répartie que tentent de leur offrir les fades incarnations du Bien qui leur sont opposées. Puisse la WWE continuer longtemps de nous offrir ce merveilleux spectacle de destruction, de vice, de méchanceté, de heelerie !

 

 


Ooooh… feels good ! (Jerry Lee Lewis, Great Balls of Fire)
 

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