Catch

Apologie de la Bête

Je vis alors la Bête.
Apocalypse, 19, 19.

Le 19 août dernier, à Summerslam, Brock Lesnar a livré son dernier combat avant longtemps, si ce n’est son dernier combat tout court, à la WWE. La plupart des suiveurs se réjouissent du départ annoncé d’un individu égoïste, fainéant, sur-protégé et terriblement répétitif. Moi, non. Moi, je le pleurerai.

 

Cet homme mérite le respect, au moins pour s’être fait tatouer sur le dos les organes génitaux de sa mère.

 

Apologie de la Bête

 

Dimanche 19 août au soir, Brooklyn. Après un 15ème Spear consécutif à 60 Superman Punchs, 25 souplesses et une quinzaine de F5 (je n’ai plus exactement le match en tête, je me souviens surtout de Strowman se faisant taper dessus à coups de mallette par Brock comme s’il était un mendiant emmerdant une rombière qui se défend en le cognant avec son sac à main), Roman Reigns bat Brock Lesnar. Les fans rassemblés au Barclays Center, de même que les millions de spectateurs devant leur écran, comme toujours, sont partagés : d’un côté, ils n’ont pas trop envie de saluer Reigns, qu’on nous a depuis des années enfoncé dans la gorge comme s’il était une énorme bite et nous Linda Lovelace ; de l’autre, ils sont quand même contents, parce que l’imposture Lesnar a pris fin. Le gorille albinos va aller encaisser son dernier chèque à Stamford puis retourner dans l’univers bestial du MMA, bon débarras.

 

– Ouaf ouaf ouaf ouaf ! Je suis le gros chien ! Ouaf ouaf ouaf ouaf !
– Ta gueule, j’essaie de pioncer, là.

 

Enfin, s’exclament en chœur toutes les voix de l’IWC ! Enfin on en a terminé avec ce connard ! Les plus volubiles, ou les plus vindicatifs, rappellent la longue liste des griefs adressés à la Bête : en vrac, il n’apparaît que quand ça lui chante ; il a squatté le titre suprême pendant plus de 500 jours — et crime suprême, il a battu le record de durée de règne du bien-aimé CM Punk, en catchant à peu près trente fois moins souvent que lui sur ce laps de temps ; il a obtenu le Graal ultime, à savoir le scalp de l’Undertaker à Mania, alors qu’il n’en avait aucun besoin étant donné que sa gloire était déjà faite et qu’une défaite contre le croque-mort n’y aurait rien changé ; il touche des cachets colossaux au détriment d’autres catcheurs ô combien plus valeureux ; ses matchs sont extraordinairement répétitifs ; il a enterré plusieurs étoiles montantes de premier plan alors qu’il aurait dû employer sa renommée pour les mettre over ; chaque fois qu’il daigne se montrer, il se retrouve automatiquement en main event, reléguant des types autrement plus méritants à la pénombre de l’undercard ; il n’est pas foutu d’aligner deux mots ; il se relève sans sourciller des plus terribles finishers adverses, bénéficiant d’un booking indestructible qui affecte la crédibilité de ceux qui lui font face ; quand la fantaisie lui en prend, il ne retient pas ses coups et fait volontairement saigner ses adversaires comme des gorets ; et puis, l’homme derrière le personnage est un connard fini qui ne cache pas ses opinions de redneck trumpien bas du front… Bref, c’est tout à la fois un abruti, une brute et une feignasse vénale. Alléluia, on ne verra plus sa trogne de pithécanthrope entre les cordes, place enfin aux vrais catcheurs méritants, et que cette époque moisie disparaisse dans les tréfonds de nos mémoires !

 

Mal aimé… je suis le mal aimé…

 

Ben vous savez quoi, vous avez tort. Oh, non, vous n’avez pas tort concrètement, sur chaque point donné. Tout ce qui est énuméré ci-dessus correspond sans doute à la réalité. Mais c’est justement tout cela qui rend — ou plutôt qui a rendu puisqu’il est temps de parler de lui au passé — Brock Lesnar si unique et fascinant. Des catcheurs qui vouent une véritable passion à l’ignoble sport, il y en a à foison. Des techniciens qui innovent chaque soir pour le plaisir du public, il y en a des tonnes. Des combattants mesurant exactement la portée de chaque coup afin de ne jamais blesser un adversaire, on peut tous en citer des dizaines. De meilleurs orateurs, des sellers plus respectueux des finishers de leurs camarades, des humains plus sympathiques, le vestiaire en est rempli ! D’ailleurs, tous ces braves gens n’ont jamais disparu durant le règne de la Bête. Au cours de ses 1 an, 4 mois et 17 jours de run de champion Universal, nous avons largement pu admirer en action les AJ Styles, Kevin Owens, Seth Rollins et tutti quanti. Oui, ils auront désormais encore plus de place sous les spotlights, ils feront un tout petit peu plus de main events. Mais Brock ne sera plus là.

Il ne sera plus là, et avec lui, c’est tout un pan du catch moderne qui disparaît. Un pan qu’il incarnait à lui seul. Un pan quelque part dérangeant, dont on n’aime pas forcément avouer qu’il constitue une partie fondamentale de notre appétit pour le catch : la violence. J’en avais déjà tartiné une couche ici, après la noyade de Randy Orton dans son propre sang à Summerslam 2016, concluant par cette tirade, pardon de me citer mais je ne pense pas autre chose depuis : « La mare de sang formée sur le ring (…), c’est qu’on le veuille ou non la représentation la plus crue et la plus dérangeante de ce voyeurisme malsain qui constitue une partie (une partie seulement, contrairement à ce que prétendent les détracteurs de l’ignoble art, mais une partie réelle tout de même) de l’attrait que le catch exerce sur nous. (…) Nous voulons certes suivre un récit haletant et cohérent, assister à des rebondissements à la fois inattendus et justifiés, nous esbaudir de la beauté du spectacle… mais au fond de notre cerveau reptilien, il y a toujours une excitation primaire pour la vue du sang qui gicle de la tête d’un pauvre hère pris dans les grosses paluches d’un type de 150 kilos. Assumons-le. »

 

Et après j’ai un plan pour aller regarder la découpe dans un abattoir ! Quelle super soirée !

 

Oui, Brock amène dans son sillage sautillant cette impression de violence pure qui nous excite le cortex. Plus que qui ce soit d’autre, évidemment, du fait de ses immenses credentials dans l’octogone. Il n’est pas le seul catcheur à s’être essayé à cet univers où la brutalité n’est pas feinte, mais il est le seul à y avoir réussi, au point d’en devenir, à un moment donné, le champion. On peut avoir une tête de plus que lui comme Strowman ou deux comme Khali, on peut avoir 80 kilos de plus comme le Big Show, on peut avoir un passé en CZW comme Ambrose ou un gimmick bien rodé de bagarreur sans pitié comme Samoa Joe ou Kevin Owens au moment de son arrivée, mais on ne peut pas, selon l’expression consacrée, s’asseoir à sa table et lui dire les yeux dans les yeux : « Mec, je te vaincrais dans une vraie baston. » Lesnar déboule, et on fait tous dans notre froc. Un réflexe primaire nous incite à aller nous terrer au plus profond de la Terre. Il suinte la violence, la violence lui est consubstantielle, c’est pas un gimmick forgé par la creative team, c’est la putain de réalité.

Cette aura aura (oui, deux fois aura à la suite, ferme ta gueule mon correcteur de Word) été intelligemment amplifiée par l’arsenal de prises qu’il a déployé depuis son retour à la WWE : s’il continue d’utiliser son finisher d’avant son run UFC, à savoir le F5, et n’aime rien tant qu’une bonne German Suplex, le Minotaure a incorporé plusieurs nouvelles cordes à son arc, comme la redoutable Kimura ou ces fameux coups de coude qui font exploser les arcades sourcilières ennemies. Quand Lesnar est dans le ring, on le sait, on a affaire à quelque chose d’autre qu’à un simple catcheur, on a affaire à un vrai. Un VRAI.

 


Oups, j’ai raté mon coup de poing! Mais non je déconne, en fait je te fous un gros coup de coude dans la gueule ! Lol !

 

C’est ici que se loge la magie Lesnar. On vit tous une sorte de schizophrénie quand on regarde un combat de catch. On sait parfaitement que tout cela est scripté de fond en comble, et pourtant on est consternés quand on voit un coup qui manque trop largement sa cible : les catcheurs doivent « faire vrai » autant que possible. On sait que c’est faux, mais on réclame que ce soit aussi proche que possible du vrai… sans l’être tout à fait, bien sûr. Avec Brock, incommensurablement plus qu’avec n’importe qui d’autre, on est à chaque instant au cœur de cette marge fragile : est-il en train de catcher ou démonte-t-il réellement le pauvre bougre qui lui fait face ? De ce point de vue, l’autorisation exceptionnelle qui lui a été donnée à plusieurs reprises d’éclater littéralement la gueule d’Orton ou Reigns, de leur faire pisser le sang, est pleinement justifiée. Cette capacité qu’il a à soudain nous sortir du ronronnement du visionnage d’un énième combat simulé et de nous plonger dans ce que la violence a de plus naturel, voilà qui fait de lui un phénomène littéralement hors du commun. Le catch nous montre des bagarres, mais édulcorées, sans sang, sans cris aussi. À cet égard, petite incise : j’avais été frappé, en 2009, au moment de l’arrivée de Sheamus dans le roster principal en tant que monster heel, par un beatdown que le blafard Irlandais infligea au nabot Jamie Noble. Non pas parce que le tabassage avait été plus brutal que d’habitude, mais parce que Noble avait hurlé de douleur, brisant ainsi une règle non écrite sur laquelle on ne s’est jamais vraiment interrogés, en tant que suiveurs : les coups sont censés faire mal, très mal… alors pourquoi les catcheurs, qui par ailleurs multiplient les grimaces de douleur et montrent par tout leur langage corporel à quel point ils souffrent, ne crient jamais ? On hurlerait pas, nous, si un type nous pétait la gueule ? Mais non, le cri de douleur est rarissime à l’antenne. Sans doute parce qu’entendre un mec hurler nous sortirait tout autant de notre confort de spectateur de combat chiqué que de le voir saigner comme un goret. Les adversaires de Brock ne hurlent généralement pas, mais c’est parce qu’ils ont le souffle définitivement coupé dès le premier coup de genou qui ouvre le combat.

 

L’album favori de Brock ? Reigns in Blood, de Slayer.

 

Mais si la mystique particulière de Brock Lesnar tient avant tout à son statut — globalement bien géré depuis son retour à la WWE en 2013 malgré quelques défaites qui auraient pu être évitées, oui je pense à toi Goldberg — de colosse absolument destructeur entre les cordes, cet aspect n’épuise pas la totalité du personnage qu’il s’est forgé. Car si le monstre est à part de par la « réalité » violente qu’il incarne incomparablement plus que n’importe lequel de ses collègues, il est également à part dans un autre aspect de la réalité, tout aussi fondamental aujourd’hui, à savoir la vraie vie en coulisse, celle des contrats et des statuts au sein de l’entreprise. À son retour, il a d’abord laissé entendre qu’il revenait reconquérir son royaume, restant très kayfabe, à ce stade. Mais au fur et à mesure que le ressentiment grandissait à son égard du fait de son planning à éclipses, il a été décidé de faire de ce manque d’entrain un élément à part entière de son gimmick. Dans une époque où les catcheurs abordent de façon plus ou moins ouverte à l’antenne les statuts réels des uns et des autres — que l’on songe aux nombreuses promos workshoot de CM Punk bien sûr, mais aussi plus récemment de Dolph Ziggler et, régulièrement, des adversaires de Cena, le Miz en tête, reprochant au Marine de bénéficier d’un traitement de faveur du fait de sa qualité de tête de gondole de la compagnie —, la vérité de la nature de Lesnar, un homme qui n’aime pas particulièrement le catch, qui se fout éperdument de ce que pensent ses collègues et les fans, et qui n’est là que parce qu’il est royalement payé, a été assumée aussi bien par la WWE que par l’intéressé.

 

Je vous emmerde et je rentre à ma maison.

 

Là encore, c’est quelque chose de différent de tous les autres. Oh, la WWE n’a pas attendu Brock pour lancer le workshoot, mais ici, on est à un niveau tout à fait différent de tout ce qui a été fait par ailleurs, y compris dans les promos reprochant à Triple H son népotisme. Car à part Lesnar, aucun catcheur au monde ne peut se permettre d’assumer le fait qu’il vienne se produire à la WWE en traînant des pieds. Tous, faces comme heels, doivent en permanence, quel que soit par ailleurs leur gimmick, prétendre qu’être à la WWE est leur rêve ultime et que la dominer est leur ambition suprême. Ben oui, c’est la fédé numéro un, la plus regardée, celle qui paie le mieux, probablement la seule connue du grand public… Brock, lui, s’en balance. Ca fait longtemps qu’il s’en fout, de catcher. Son truc à lui, c’est de buter des animaux loin de toute civilisation, point barre. À la rigueur se castagner avec de vrais mastards comme lui dans l’octogone, c’est fun. Mais faut se payer de beaux 4/4 et de beaux guns, et puis de nouveaux nichons et de nouvelles dents à Sable, aussi. Donc il vient, il fait ce pour quoi il est payé, et il s’en va. S’il est bien rémunéré pour quatre combats par an, tant mieux pour lui. Que le commun des mortels s’affronte pour l’honneur de perdre contre lui, lui viendra quand l’heure sonnera, il fera son truc et repartira, sans se retourner. Les fans? Mais rien à péter de ces cons, sérieusement ! Peut-on imaginer heel plus efficace ?

 

– Merci monsieur Lesnar, je suis tellement heureux d’avoir pu me faire prendre en photo avec vous, je vous adore depuis toujours, c’est le plus beau jour de ma vie !
Super. Maintenant dis à tes parents de m’allonger 10 000 dollars ou je te brise la nuque, petite merde.

 

Voilà un bonhomme qui transperce le kayfabe de par sa violence et par son j’men foutisme. Sur le ring aussi : j’ai parlé de sa propension à briser des os, mais il ne faut pas oublier un autre des reproches qui lui ont été fréquemment adressés, celui de se contenter d’un nombre très réduit de mouvements. Mais cela aussi, pour moi, participe pleinement de son personnage. Le combat est censé faire vrai, on y revient. Eh bien, si tu maîtrises à la perfection deux ou trois prises fatales, pourquoi tu t’emmerderais dans une vraie baston à faire des galipettes ? Brock n’a plus à tenter des Shooting Star Press. Il démolit consciencieusement le Crashtest Dummy du jour, avec ses souplesses et son F5, le cas échéant avec sa Kimura, et ça lui suffit amplement. Ça vous dérange ? Tant mieux. Brock ne va pas se mettre en danger pour vos beaux yeux, c’est pas vous qui le payez. L’unité du gimmick est totale : il transpose dans le ring son attitude d’en coulisses, « payez-moi et qu’on en finisse », et finalement, c’est bien ce qu’on leur demande à nos catcheurs, qu’ils racontent une histoire. Celle de Brock aura été parfaite et unique.

 

Fuck you tous, avec un grand F, comme dans Fikassité!

 

Terminons rapidement sur les autres critiques : oui, il aurait peut-être pu se passer de l’honneur de mettre fin à la Streak du Taker, mais la mauvaise gestion de la fin de carrière du Deadman n’est pas précisément de son fait. Et puis, il fallait peut-être, pour que son run soit le plus incandescent jamais connu, qu’il remportât un trophée aussi unique que lui — et ce n’est pas un titre, ni même un record de durée, qui allait l’installer sur ce trône que la compagnie, dans sa sagesse, a décidé de lui conférer.

 

– Brock !!! Tu l’as vaincu !!! C’est incroyable ! Tu as écrit l’Histoire !
– Mais sinon il est connu ce mec ?

 

Il n’a pas mis over grand monde ? Certes, mais Brock dépasse les règles traditionnelles du catch, cette trajectoire « montée en puissance / arrivée au sommet / effacement progressif en perdant contre des jeunes aux dents longues ». Et de toute façon, une histoire bien contée suffit à bâtir un mythe : le cash-in de Rollins à Mania n’a pas amoindri l’aura de la Bête tout en propulsant l’Architecte dans une nouvelle dimension. Il n’aurait tenu qu’aux scripteurs de mieux écrire les histoires de ses adversaires pour les mettre over. Brock, lui, a toujours vendu leurs coups comme un pro — et s’il a eu tendance à se relever de leurs finishers, il faut incriminer la tendance actuelle, qui veut qu’aucun grand combat ne s’achève avant une pluie de moves démentiels, et pas sa pauvre carcasse.

 

Kick out city, bitch!

 

Il est mauvais parleur ? C’est à voir. Personnellement, j’ai adoré ses interviews backstage, où il est calme, assis, et dit de sa voix fluette qui ferait passer Marcel Desailly pour Stallone qu’il va ratatiner le prochain malotru qui s’avisera de croiser sa route. Et il faut apprécier à sa juste mesure le timing parfait de son fameux « Suplex City Bitch » lancé à Reigns. Et de toute façon, personne ne contestera, je pense, le plaisir que nous avons toujours ressenti en écoutant Paul Heyman…

 

Quel kif, la reformation de Simon & Garfunkel !

 

Nous sommes entrés, ou nous sommes sur le point d’entrer, dans une ère post-Brock Lesnar à la WWE. Nous allons revenir au monde d’antan : « Moi, catcheur lambda truc, je vais faire des saltos arrière et un million de prises de folie pour ton bon plaisir, public ! » Nous apprécierons sans doute ça, comme nous n’avons jamais cessé de l’apprécier, y compris durant le run de Brock au sommet de la chaîne alimentaire. Mais nous sommes désormais dans un monde où le heel absolu n’est plus. Un monde peut-être plus beau et plus juste, mais aussi un monde plus terne. Car dans la nuit sans fin que fut son règne, aucun feu n’a brillé plus intensément que le regard froid de la bête tapie dans nos cauchemars.

 

Hello darkness my old friend…

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